LE CONGRES DE LA LIBRE PENSEE INTERNATIONALE A ROME (1904)

par Jean-Marc Schiappa
lundi 19 mai 2008
par  cilalp_france
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Un des multiples avantages de l’année 2005, centenaire de la Loi de Séparation, est d’avoir remis à l’ordre du jour la réflexion sur l’essence de la Libre Pensée, essence occultée et déformée depuis longtemps et de nombreuses manières.

Nous ne reviendrons pas ici sur l’importance du Congrès mondial de la Libre Pensée, renouant avec la tradition des grands Congrès internationaux, ni sur l’importance de la manifestation de rue du 10 décembre 2005.

Il a été indiqué, lors du congrès mondial de juillet 2005, qu’il était nécessaire de se fonder sur la Charte de Rome de 1904 et que toute orientation qui contournait ou dévoyait cette question condamnait la Libre Pensée à la débilité ou à l’agonie .

Reprenons ce dossier.

Le Congrès

En effet, le congrès mondial de la Libre Pensée se tient à Rome du 20 au 22 septembre 1904.

Passons sur l’organisation matérielle avec un « grand défilé à la Porta Pia au chant des hymnes révolutionnaires. Son succès fut éclatant par le nombre et la valeur des personnalités qui participèrent à ses travaux. Le Congrès de Rome marque une date mémorable dans l’histoire de la Libre Pensée mondiale ».

Entre autres, il adopte la motion suivante présentée par E.Chauvelon : « il y a un important mouvement en France en ce moment vers la séparation de l’Eglise et de l’Etat et ce serait l’occasion par la tenue d’un Congrès international de Libre-pensée en France d’aider à ce mouvement et de stimuler le Gouvernement dans la réalisation de cette séparation tant désirée ». Le Congrès décide donc que le Congrès mondial de 1905 se tiendra à Paris.

Et, surtout, voici quel sens il donne à l’action des libre-penseurs : une motion issue de la commission ad hoc affirme :

« Le Congrès réclame la Séparation intégrale des Eglises et de l’Etat, comme une conséquence logique de la liberté de conscience et du droit égal qu’a tout être humain au respect de sa croyance.

Les pouvoirs publics ne peuvent intervenir en aucune manière pour favoriser ou entraver l’exercice d’un culte ou la manifestation d‘une opinion quelconque.

La séparation des Eglises et de l’Etat entraîne naturellement la laïcisation de tous les services publics.

Le Congrès invite tous les libres penseurs à une action énergique pour faire consacrer ces principes dans la législation de leur pays. Ils félicitent la France, de l’exemple qu’elle donne actuellement en réclamant cette réforme. Il espère qu’elle ira jusqu’au bout de cette œuvre d’émancipation humaine » .

La Déclaration Buisson

Surtout, après une longue discussion en commission, la Déclaration suivante rédigée par F.Buisson est soumise au Congrès. Eu égard à son importance, il faut la citer intégralement :

« Le Congrès international de la Libre Pensée, réuni à Rome le 22 septembre 1904, désireux de prévenir tout malentendu en fixant dès l’abord le sens qu’il attache au mot “libre pensée”, et par là même la portée des revendications qu’il formulera, croit devoir faire précéder ses délibérations spéciales de la Déclaration de principes énoncée dans les trois résolutions ci-après :

I - Première résolution : définition de la Libre pensée en général La Libre pensée n’est pas une doctrine, mais une méthode, c’est-à-dire une manière de conduire sa pensée - et, par suite, son action - dans tous les domaines de la vie individuelle et sociale.

Cette méthode se caractérise non par l’affirmation de certaines vérités particulières, mais par un engagement général de rechercher la vérité en quelque ordre que ce soit, uniquement par les ressources naturelles de l’esprit humain, par les seules lumières de la raison et de l’expérience. La Libre pensée peut être envisagée soit théoriquement dans l’ordre intellectuel, soit pratiquement dans l’ordre social.

Dans l’un et dans l’autre cas, elle se détermine d’après les deux règles ci-dessous.

II- Deuxième résolution : Deux règles de la Libre pensée dans l’ordre théorique ou intellectuel.

1- Première règle : La Libre pensée ne pouvant reconnaître à une autorité quelconque le droit de s’opposer ou même de se superposer à la raison humaine, exige que ses adhérents aient expressément rejeté non seulement toute croyance imposée, mais toute autorité prétendant imposer des croyances (soit que cette autorité se fonde sur une révélation, sur des miracles, sur des traditions, sur l’infaillibilité d’un homme ou d’un livre, soit qu’elle commande de s’incliner devant des dogmes ou les principes a priori d’une religion ou d’une philosophie, devant la décision des pouvoirs publics ou le vote d’une majorité, soit qu’elle fasse appel à une forme quelconque de pression, exercée du dehors sur l’individu, pour le détourner de faire, sous sa responsabilité personnelle, l’usage normal de ses facultés.

Ici, il faut émettre une remarque : ce qui est « expressément » demandé aux adhérents est qu’ils aient « rejeté toute croyance imposée » [ce qui est souligné l’est par nous JMS]. La précision est d’importance : il n’est pas demandé qu’ils aient rejeté « toute croyance », uniment ; en théorie (mais aussi par l’expérience et par l’Histoire), la porte de la Libre Pensée n’est pas fermée aux croyants, sceptiques, agnostiques, spiritualistes. Elle l’est aux dogmatiques. D’ailleurs, comment le protestant Buisson aurait-il pu écrire cela (bien d’autres libre-penseurs de l’époque étaient protestants, déistes, etc) ? Cette déclaration de principes fondant en droit la Libre pensée fait litière de l’accusation (ou de la caricature) d’une Libre Pensée athée : la Libre pensée n’est pas, ne peut pas être athée. Elle est au confluent de courants philosophiques divers, y compris les spiritualistes ou les déistes et, bien sûr, les athées .

2 - Deuxième règle : La Libre Pensée ne pouvant se borner à cette manifestation négative à l’endroit de tout dogme et de tout credo, elle exige de ses adhérents un effort actif en vue de réaliser par les moyens humains l’idéal humain.

Elle se refuse d’ailleurs à donner de sa propre conception de cet idéal le caractère absolu et immuable que s’attribuent abusivement les religions, mais que ne comporte ni la science ni la conscience humaine, l’une et l’autre obligées de se mouvoir dans le relatif et soumises à la loi du progrès.

Loin de céder à la tentation de construire prématurément un système définitif, la Libre pensée propose à l’humanité, comme le veut la nature des choses, de poursuivre indéfiniment le vrai par la science, le bien par la morale, le beau par l’art. Et si à chaque moment de son développement, elle est prête à rendre compte du résultat actuel de ses recherches, elle est aussi toujours prête à le compléter et à le rectifier, en ajoutant aux découvertes d’hier les découvertes de demain.

III - Troisième résolution : Deux règles de la Libre pensée dans l’ordre pratique et social

1- Première règle : La Libre pensée ne pouvant se contenter d’opinions purement spéculatives qui n’intéresseraient que la pensée individuelle, il lui appartient de fournir une règle de vie, aussi bien aux individus qu’aux sociétés.

Appliquée aux sociétés, elle est la méthode qui consiste à vouloir soumettre aux lois de la raison l’organisation sociale elle-même. Une société qui s’inspire de cette méthode a pour premier devoir d’enlever à tous ses services publics (administration, justice, instruction, assistance etc) tout caractère confessionnel, par où il faut entendre qu’elle doit les rendre non seulement neutres entre les diverses confessions religieuses, mais étrangers et réfractaires à toute influence religieuse, rigoureusement exclusifs de tout dogmatisme, implicite ou explicite.

La laïcité intégrale de l’Etat est la pure et simple application de la Libre pensée à la vie collective de la Société [cette phrase mérite d’être connue et méditée, voire opposée à de vils contradicteurs : laicité de l’Etat et non athéisme d’Etat JMS]. Elle consiste à séparer les Eglises de l’Etat, non pas sous la forme d’un partage d’attributions entre deux puissances traitant d’égale à égale, mais en garantissant aux opinions religieuses la même liberté qu’à toutes les opinions et en leur déniant tout droit d’intervention dans les affaires publiques.

2- Deuxième règle : La Libre pensée n’étant complète que quand elle entreprend de réaliser socialement l’idéal humain, elle doit tendre à l’institution d’un régime sous lequel pas un être humain ne pourra plus être sacrifié ou même négligé par la société, et par conséquent ne sera mis ou laissé par elle, directement ou indirectement, dans l’impossibilité pratique d’exercer tous ses droits d’homme et de remplir tous ses devoirs d’homme.

La Libre pensée est donc logiquement génératrice d’une science sociale, d’une morale sociale, d’une esthétique sociale, qui, se perfectionnant par le progrès même de la conscience publique, constitueront un régime de justice : la justice sociale n’est que la raison appliquée par l’humanité à son propre gouvernement ».

Cette Déclaration de principes se termine par ce paragraphe souvent repris, qui la résume et que le Congrès de juillet 2005 a repris une nouvelle fois :

« En d’autres termes, la libre pensée est laïque, démocratique et sociale, c’est-à-dire qu’elle rejette, au nom de la dignité de la personne humaine, ce triple joug : le pouvoir abusif de l’autorité en matière religieuse, du privilège en matière politique et du Capital en matière économique ».

Une discussion

Une importante discussion se mène alors.

C’est, comme le dit Buisson, « une proposition, de caractère général et théorique…destinée à faire connaître notre conception de la Libre pensée ».

Un autre document est présenté par le militant syndicaliste français, Doizié , stipulant entre autres « l’émancipation intellectuelle et moral n’est possible que par l’affranchissement matériel et moral de la clase ouvrière de l’oppression capitaliste » ; cette déclaration ne pose pas de problème à Buisson qui la défend à la tribune en tant que rapporteur de la commission (dite « 7e » commission) ; il précise « il n’y a pas ici un conflit d’opinions ...des radicaux d’autre part, des socialistes de l’autre ».

Doizié intervenant, à son tour, insiste sur la non contradiction de sa résolution (« ordre du jour », suivant le vocabulaire du temps) avec la déclaration de principes de Buisson.

Le délégué italien Podrecca, socialiste, refuse de « exiger que les radicaux et les républicains se rencontrent dans une affirmation socialiste » car ce serait apporter « l’hypocrisie et la perfidie » dans la Libre Pensée.

Ce que prouve cette discussion entre socialistes et radicaux (où chacun, à juste titre, refuse de se qualifier de « socialiste » ou de « radical ») est un autre aspect essentiel de la Libre Pensée. Historiquement, elle n’est pas un cartel ou une coalition d’organisations ou de sensibilités, cartel dans lequel, telle ou telle sensibilité, au gré des circonstances, prendrait l’avantage. La Libre pensée est une association dans laquelle se trouvent des sensibilités diverses. Ce n’est ni une richesse, ni une tare. C’est un fait, et un fait revendiqué depuis les origines.

A la tribune, Buisson vient dire qu’il votera la motion Doizié et ce dernier lui succède pour indiquer qu’il votera la déclaration Buisson. Les deux textes sont votés à l’unanimité et la Déclaration Buisson entrera dans l’Histoire sous le nom de « Charte » de la Libre Pensée et citée chaque fois que nécessaire...


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