La motion sur le crucifix du Salon bleu est un gâchis aux conséquences néfastes
Texte paru dans Le Devoir du 28 mai 2008

Au Québec, nous aimons croire que nous faisons les choses différemment d’ailleurs. Nous ne pratiquons pas le multiculturalisme, mais l’interculturalisme ; nous sommes pour la laïcité, mais pas n’importe laquelle : nous avons choisi, paraît-il, la « laïcité ouverte ». Le rapport Bouchard-Taylor est construit autour de ces deux notions fumeuses qui s’avèrent être dans la pratique autant de négations du véritable contrat social auquel s’attendaient les Québécois.
Prenons le cas de la « laïcité ouverte ». Il s’agit d’un concept antirépublicain créé par des idéologues de diverses disciplines tous préoccupés de limiter au maximum les contraintes qu’un État démocratique est en droit d’imposer aux religions. Ce concept permet de dire que la laïcité est le bon choix à faire tout en autorisant toutes les atteintes possibles au concept vidé de son sens. Ce qui en résulte est si édulcoré que les intégristes religieux de toutes obédiences se disent tout à coup d’accord avec la laïcité. La « laïcité ouverte », c’est la laïcité du maire de Saguenay.
Présents sur toutes les tribunes, les concepteurs ont créé un réseau quasi incestueux où domine la pensée unique et sont parvenus à faire passer la vision républicaine de la laïcité comme une forme de radicalisme, voire d’intolérance et d’intégrisme. Si nous appliquions cette façon de penser au principe de l’égalité entre hommes et femmes, voici le genre d’affirmation que nous obtiendrions : « nous sommes d’accord avec l’égalité des sexes, mais ceci doit être appliqué au cas par cas ; ceux qui veulent l’appliquer de façon rigoureuse sont des intégristes de l’égalité ».
C’est la désolante attitude qu’adoptent les défenseurs de la « laïcité ouverte » et qui conduit au statu quo en matière de laïcité. Si les Québécois avaient été d’accord avec le statu quo sur cette question, ils n’auraient pas massivement réclamé la laïcité de l’État lors de la commission Bouchard-Taylor.
Mais la « laïcité ouverte » est un concept tellement flou qu’il ne peut être incorporé à un texte de loi. Bouchard et Taylor l’ont compris et c’est pourquoi ils ont écarté l’idée d’une charte de la laïcité ou encore l’ajout d’une déclaration de laïcité dans la Charte des droits et libertés. Un texte de loi ne pourrait en effet qu’affirmer la « laïcité tout court ». Constatant qu’il y avait déjà une culture de la « laïcité ouverte », les deux coprésidents ont continué de procéder au cas par cas, ce qui les a conduits au pied du crucifix de l’Assemblée nationale où les attendait une motion de non-recevoir. Ceci n’est pas un crucifix
On peut aussi considérer cette motion – qui identifie le crucifix du Salon bleu comme un symbole de notre patrimoine historique – comme étant elle aussi une expression de la « laïcité ouverte », ou du moins une illustration de son caractère indéfini et malléable à volonté. Tout de suite après l’adoption de la motion, le premier ministre Jean Charest est allé en conférence de presse pour défendre le principe de la laïcité de l’État comme s’il ne s’était rien passé. Quant à la chef du Parti Québécois, Pauline Marois, elle déclarait moins de 24 heures après avoir voté pour cette motion : « il faut établir clairement […] la laïcité de nos institutions publiques ». Dans leur esprit, il ne fait pas de doute que le geste qu’ils venaient de poser est compatible avec la « laïcité ouverte ».
Rappelons que l’introduction du crucifix au Salon bleu fut l’un des premiers gestes posés par Duplessis après son élection en 1936. Il voulait ainsi marquer l’alliance entre l’Église catholique et le gouvernement du Québec et a procédé sans aucune consultation du public ni même de ses députés. Le crucifix de l’Assemblée nationale est donc un symbole de la grande noirceur duplessiste. Si les députés qui ont choisi cet objet comme symbole de notre histoire ne voient pas de contradiction entre leur geste et la « laïcité ouverte », ont peut donc penser que même Duplessis aurait été d’accord avec cette notion.
Si le mot laïcité signifie quelque chose, c’est, au premier chef, la séparation de l’État et du religieux. Un État où les élus délibèrent sous un crucifix et l’adopte comme symbole peut difficilement se targuer d’être laïque.
Les politiciens ont l’habitude de ne pas s’étouffer avec les contradictions. Cet opportunisme politique primaire qui instrumentalise la religion à des fins électoralistes n’a d’égal que le ridicule dont se sont couverts les députés. Ce faisant, ils ont anéanti tout espoir d’affirmation du principe. Que pourrait-on attendre, par la suite, d’un livre blanc sur la laïcité présenté par un tel gouvernement ?
Alors que le rapport Bouchard-Taylor invite à déjudiciariser la pratique des accommodements, la motion de l’Assemblée nationale qui a pour effet de river le crucifix au mur conduira à judiciariser les plaintes actuelles contre les prières et les symboles religieux dans les assemblées municipales. Si les élus avaient fait preuve de leadership et de discernement, s’ils avaient accepté de faire un pas de plus dans la modernité plutôt que de se raccrocher à Duplessis, plusieurs conflits latents auraient pu être résolus sans le recours aux tribunaux. Un beau gâchis dont les conséquences s’avèrent déjà néfastes.

