La question de la séparation en Amérique latine.

Jacques LAFOUGE (FNLP - France)
mardi 10 juin 2008
par  cilalp_france
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Lorsque je voyage aux Etats- Unis ou au Canada je n’éprouve pas vraiment un sentiment d’étrangeté. Certes les paysages, les villes, un certain nombre d’habitudes sont différents par rapport à l’Europe, mais les Hommes, leur manière d’être, de se conduire, les institutions politiques ne diffèrent pas fondamentalement de celles que nous conaissons. Nous savons qu’il s’agit de régimes démocratiques où les Droits de l’Homme ont toute leur signification, même si de temps à autre on relèvera un abus aussitôt dénoncé.

Par contre quand on franchit le Rio Grande on bascule dans un autre monde où les normes que nous avons l’habitude de voir respectées prennent une autre coloration.

Je voyage en Amérique du sud depuis près de 40 ans, visité tous les pays du continent à l’exception du Paraguay et habité en République de l’Equateur pendant 8 ans et n’ai jamais pu me séparer du sentiment qu’il s’agit d’un monde différent de l’Europe ou de l’Amérique du nord.

A quoi cela tient- il ?

Nous vivons sur un archétype qui nous a été imposé.

D’abord à l’idée, en grande partie véhiculée par les agences de voyage et autres organismes de ce genre, que l’Amérique du sud serait une terre de bien- être où la vie serait facile. Le Mexique, par exemple serait peuplé de moustachus, vêtus de ponchos, coiffé d’un grand chapeau et faisant la sieste à l’ombre d’un cactus. Qu’importe dès lors si l’indien est pratiquement imberbe, que son poncho serait plutôt un sarape, que les cactus donnent très peu d’ombre et que la pauvreté n’incite guère à la sieste. Nous vivons sur un archétype qui nous a été imposé.

On nous a pratiquement imposé l’idée que les tropiques c’est Sea, Sex and Sun. Si les plages et les palmiers sont bien présents entre les tropiques et un peu au delà, ils ne font que nous cacher une autre réalité qui est souvent celle de la misère, de la guerre,de la pollution, de l’insécurité et de la corruption.

A des degrés divers nous n’échappons pas à ces maux mais nous avons la possibilité de les dénoncer et d’y porter remède.

Ensuite l’Amérique du sud n’est pas une. La Caraïbe, le Brésil, le cône sud, les états andins, le Mexique et les états de l’Amérique centrale n’ont pas de rapports entre eux. Chaque ensemble a ses caractéristiques propres et encore avec de multiples variantes et des sentiments nationaux souvent exacerbés. Mes amis sud- américains me disent souvent : « Comment avez- vous fait, vous autres européens, avec une histoire aussi mouvementée que la vôtre pour vous unir, alors que nous n’y arrivons pas ? » Et ils ajoutent, philosophes : « Il est vrai que ce qui nous sépare c’est la langue ! »

Le second point est celui du peuplement.

Lorsque les Espagnols, d’abord, puis les autres européens sont arrivés en Amérique ils n’ont pas trouvé un continent vide. Il y avait, semble- t- il, à l’époque une centaine de millions d’habitants, assez inégalement répartis, il est vrai. Des civilisations brillantes étaient nées : Mayas, Teotihuacan, Chavin de Huantar, Tiawanako Mochica, Incas, Chibchas.

Certaines en étaient encore à l’âge de pierre, d’autres utilisaient les métaux mous, l’or, l’argent, le cuivre. Elles connaissaient le bronze et savaient souder l’or et le platine, ce que les européens ne savaient pas faire à l’époque.

Elles ne connaissaient pas la propriété privée de la terre.

Certains avaient des religions très cruelles, tels les Aztèques, d’autres n’avaient pas de dieux bien définis et en étaient au stade du chamanisme. Il est intéressant de noter que le chamanisme a parfaitement résisté au christianisme et est encore vivace dans bien des manifestations de la vie courante.

Enfin ces peuples avaient une morale aussi élevée que stricte. Si l’homme devait beaucoup ou tout à l’Etat, l’Etat de son côté devait l’assister en cas de famine, d’où les greniers de l’Etat inca, en cas de maladie, en cas de vieillesse, d’indigence, ceci dans un concept de réciprocité entre individus, entre individus et l’état. L’état attribuait la terre selon les besoins de chaque famille, le citoyen payait un impôt en nature puisque la monnaie était généralement inconnue, et en cas de difficultés l’Etat prenait en charge le citoyen.

Chez les Incas la morale était résumée par cette belle formule : « Ama Shua, Ama Llulla,Ama Killa, c’est à dire : Ne pas mentir, Ne pas voler, Ne pas rester oisif ». Ceci résumait les devoirs de l’homme vis à vis de lui- même, vis à vis des autres, vis à vis de l’Etat.

Le troisième point concerne la conquête.

Lope de vega écrit : « Sous couleur de religion, ils sont allé chercher l’or et l’argent du trésor caché ». Le continent fut mis au pillage avec toute la violence que peut inspirer la cupidité.

Dans le même temps les guerres et le choc bactérien, c’est à dire l’irruption de maladies inconnues jusqu’alors, rougeole, variole, grippe décimaient la population indigène qui en un siècle descendit à une dizaine de millons d’hommes.

A ce génocide physique s’ajoutait le génocide culturel.

L’église catholique arriva dans les bagages des conquistadors. Depuis des siècles elle avait accompagné la reconquête de l’Espagne, converti de force les musulmans et les juifs, pourchasé l’hérésie. Selon sa propre expression elle trouva en Amérique une moisson d’âmes à faire. Elle se mit à l’ouvrage baptisant à tour de bras, détruisant les temples des anciens dieux, brûlant tous les anciens manuscrits considérés comme sataniques, obligeant les enfants à dénoncer ceux de leurs parents qui pratiquaient en secret les anciens rites.

L’église catholique s’enrichit de façon éhontée et participa activement aux pillages, aux viols et à l’oppression. Elle fut une authentique force d’oppression en tant que religion d’Etat.

Le quatrième point concerne la fin de la période coloniale.

Dans le premier quart du XIXe siècle, l’Amérique latine se débarassa du joug colonial. S’il y eut libération vis à vis de la puissance coloniale il n’y eut pas de décolonisation.

Globalement les créoles, c’est à dire les espagnols installés en Amérique depuis un temps souvent très important et qui formaient une élite écartée des postes de responsabilité chassérent les espagnols de souche métropolitaine qui formaient une autre élite qui, elle, détenait le pouvoir.

A une époque où les Etats- Unis avaient déjà séparé, dès leur naissance, le pouvoir civil du pouvoir religieux, où la France avait tenté de le faire en 1789 et 1795, les chose restèrent en l’état en Amérique latine.

Bolivar, héros emblématique de cette Libération, écrivait en 1825 : « Je protègerai la religion jusqu’à ma mort ». En 1828 : « Il faut affirmer que la religion est une des plus fortes barrières qui peuvent s’opposer au torrent des passions anarchiques et cette conviction me conduit à vous recommander la plus grande amitié et concorde avec l’archevêque ». En 1830 : « Permettez que ma dernière volonté soit de vous recommander de protéger la sainte religion que nous professons, source profonde des bénédictions du ciel ».

Pour être juste il existe également quelques textes dans lesquels il explique que la loi civile doit être séparée de la loi religieuse, cette dernière lui étant supérieure. En 1826 : « Les préceptes et les dogmes sacrés sont utiles, lumineux et d’une évidence métaphysique ; nous devons tous les professer, mais ce devoir est moral et non politique ».

Les élites blanches de l’Amérique latine ne pensaient en aucune manière séparer l’église catholique et l’Etat. Quant aux masses indigènes elles étaient méprisées par les colonisateurs et maintenues dans le misère et l’ignorance tant par le pouvoir civil que le pouvoir religieux. A titre d’exemple le servage ne fut aboli qu’en 1964 en République de l’Equateur.

Au regard de cette situation brièvement résumée qu’en est- il aujourd’hui ?

On l’a dit, l’église catholique et les ordres religieux, surtout les jésuites ont accumulé des terres et des immeubles qui leur ont été légués. Ils contrôlent les missions et possédaient des esclaves.

Est- ce à dire que cet état de choses perdure ? En grande partie, avec bien entendu des nuances selon les Etats, certains ayant réduit les biens de l’église par voie de nationalisation et de vente.

Il n’est pas certain que l’église catholique l’ait regretté, un peu oui, beaucoup peut- être pas. Ceci est dû à l’évolution de la situation religieuse de l’Amérique latine. Longtemps en situation de quasi monopole, elle se trouve actuellement en face de deux types de concurrence.

Les églises évangéliques qui disposent de moyens financiers appréciables se sont attaquées, avec un succès certain à l’hégémonie de l’église catholique et leur fidèles sont de plus en plus nombreux dans pratiquement tous les pays, y compris dans la forêt amazonienne. Ceci signifie que le message catholique passe de plus en plus mal et que le message des évangélistes correspond peut- être mieux aux nécessités spirituelles actuelles de certaines populations. Toutefois certaines pratiques de ces nouveaux missionnaires entrainent parfois des rejets de la part des populations concernées.

Par ailleurs on note une recrudescence des pratiques chamaniques considérées par les indigènes comme un retour aux sources correspondant également à l’évolution politique de certains pays : Equateur, Bolivie, par exemple. Lorsque j’ai construit ma maison de Quito on m’a demandé si je voulais faire bénir les fondations par un chaman. De même lorsque j’ai quitté ce pays il m’a été proposé qu’un chaman me fasse une « limpia », une purification pour faciliter mon voyage. Enfin j’ai eu l’occasion de rencontrer un médecin indigène pratiquant notre médecine occidentale mais se faisant assister par un chaman pour la réalisation de ses diagnostiques et la prescription des soins.

Face à ces dangers comment réagit l’église catholique ?

D’abord en minimisant le passé. Benoît XVI affirme au Brésil : « Le catholicisme n’a pas été imposé aux populations indigènes » et se plaint du « prosélytisme agressif des sectes. » Ce qui lui a attiré ce commentaire d’Hugo Chavez : « Comment peut- il dire qu’ils sont venus, alors qu’ils étaient armés d’arquebuses, évangéliser sans aucune forme d’imposition ? »

Ensuite en développant l’Opus dei, branche active et discrète de la propagande catholique. Enfin en reprenant en main la formation des élites blanches ou métisses. En bas de ma maison de Quito se trouve le collège Intisana, collège de l’Opus dei, où sont formés les jeunes gens qui formeront demain les cadres de la nation. La Ve Assemblée des évêques latino- américains déclarait en 2007 : « Nous voulons encourager la formation d’hommes politiques et de législateurs chrétiens pour qu’ils contribuent à la construction d’une société juste et fraternelle, selon les principes de l’église. »

Elle développe par ailleurs une politique de présence habile. Lorsqu’en 2000 une révolution en Equateur mit fin à la présidence de Jamil Mahuad, on vit paraître les révolutionnaires au balcon de la Présidence accompagnés de l’évêque de Cuenca, considéré comme progressiste. La situation ayant évolué dans la nuit le lendemain matin le balcon était occupé par l’archevêque de Quito, considéré comme réactionnaire.

Il résulte de tout ceci qu’il est bien difficile de parler de séparation au sens où nous l’entendons.

L’exemple le plus emblématique pourrait être celui du Mexique des années 24/28, mais il s’agissait plus d’une politique antireligieuse que d’une séparation.

Il y eut des essais mais de portée limitée.

Si nous référons à l’époque actuelle, et sans parler du cas particulier de Cuba, on peut citer deux exemples actuels.

Les dernières élections présidentielles ont porté un indigène à la présidence de la République de l’Equateur. J’ai eu l’occasion de rencontrer personnellement un de ses très proches collaborateurs et lui ai posé la question de l’introduction de la Laïcité et donc de la séparation des églises et de l’Etat dans la nouvelle Constitution en cours d’élaboration.

La réponse que j’ai obtenue est qu’il n’y aura qu’une référence « Soft » à dieu, mais de sépartion point.

Plus intéressant est le cas du Vénézuéla d’Hugo Chavez. Comme partout ailleurs l’église catholique bénéficie d’une légitimité historique intouchable. Elle a toujours eu le monopole religieux en tant que religion officielle et bénéficiait d’une aide matérielle et financière. Toutefois la politique d’Hugo Chavez mécontenta à la fois l’opposition conservatrice et l’église catholique ce qui se traduisit par un coup déEtat en 2002. Le nouveau pouvoir reçut immédiatement le soutien de l’église en la personne du cardinal Velasco membre de l’Opus deiqui signa le décret de reconnaissance de la nouvelle junte.

Au bout de 2 jours la poussée populaire replaça Hugo Chavez au pouvoir qui aurait été appuyé par les « sectes protestantes ». Quoi qu’il en soit l’équilibre politique qui soutenait l’église a disparu et on s’oriente vers une liberté religieuse qui favoriserait les mouvements évangéliques et correspond d’avantage aux vœux actuels d’une partie de la population.

Toutefois l’église, constatant que les nouveaux croyants pratiquent davantage leur foi que les catholiques, adapte ses rites sous la forme d’un renouveau charismatique ou pentecôtisation, avec miracles et transformation des offices en shows.

Dans l’état actuel des choses il est peu probable que l’Amérique latine aille vers une nette séparation des églises et de l’Etat.

L’Église défend ses positions avec l’énergie du désespoir afin de demeurer aussi près que possible du pouvoir politique afin de garder les avantages que cette situation lui procure. Elle subit, certes des assauts de ses concurrents, mais y résiste en gardant la haute main sur l’enseignement supérieur, en particulier. L’Opus dei lui est un puissant soutien et elle tente d’adapter ses pratiques au goût du jour.

Par ailleurs la classe politique veut- elle changer sa politique vis à vis des églises ? Du temps des dictatures le pouvoir a reçu le soutien de l’église catholique. N’a- t- on pas vu Jean- Paul II et Pinochet côte à côte au balcon de la Moneda ? Les nouvelles élections amènent au pouvoir des équipes plus progressistes, semble- t- il, mais les problèmes politiques et économiques auxquels elles doivent faire face ne les incitent peut- être pas à se lancer dans une politique de séparation qui pourrait agraver les problèmes.

Ne perdons pas espoir pour autant. Les Francs- Maçons équatoriens ont publié en 2006 un livre de 350 pages nommé Laicismo vivo – Du paroissien au Citoyen. Cela signifie que l’idéal républicain, humaniste et laïque existe et progresse. Il ne tient qu’à nous de le développer.


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