Le Québec de Duplessis, un régime corporatiste et clérical (1936-1959)

par Philippe BESSON
lundi 7 juillet 2008
par  cilalp_france
popularité : 100%

La doctrine sociale de l’Eglise est universelle comme peut l’être le catholicisme romain.

L’Idée Libre, après avoir abordé son expression aux Etats-Unis lors de la Grande Dépression et du New Deal (IL n°266, septembre 2004), porte son regard sur le Québec. (article paru dans l’Idée Libre n°273 - juin 2006)

En 1999, la découverte - au plan international tout au moins - de l’affaire dite des "Orphelins de Duplessis" [1], apporta un éclairage sur tout un pan de l’histoire du Québec, le régime de "la grande noirceur".Chacun y alla de sa contribution pour tenter de préserver l’essentiel , tout en se défaussant de l’encombrant accessoire, comme l’historien Jacques Rouillard dans "Le Devoir" : "le Québec était il fasciste en 1942 ?" ou comme la revue l’Actualité, en mars 1997, avec "le mythe du Québec fasciste".

En d’autres lieux, notre camarade Marc Prévôtel n’écrivait-il pas : "Le pétainisme fut un hoquet de l’histoire, mais la Charte du Travail et la Corporation Paysanne, ce n’était pas si mal pour l’époque. En les réactualisant, ces bonnes vieilles idées peuvent resservir, elles resservent déjà " ? [2]. Le Corporatisme incarné, notamment, dans le long règne de Maurice Duplessis [3], aussi...

L’Eglise catholique à son apogée au Québec.

Dans sa “Brève histoire de l’Eglise catholique au Québec”, Lucia Ferretti, professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières, rappelle : “De la Première Guerre mondiale jusqu’à la Révolution tranquille, l’Eglise se déploie pleinement comme organisatrice prin­cipale de la société québécoise. Cette société québécoise, un carré de clercs parmi les plus conservateurs rêvent encore d’en faire une chrétienté rurale (..).

Cependant, la tendance dominante au début du XXe siècle, consiste plutôt à s’approprier la ville, le monde industriel et toute la société civile. Pour les régénérer, souvent dans un esprit de croi­sade : le durcissement doctrinal dont les papes Pie X, Pie XI et Pie XII se font les champions se répercute au Québec, à mesure que le cléricalisme se consolide. Mais il s’agit aussi de les struc­turer en corps intermédiaires placés dans l’orbite de l’Eglise ; dans le contexte québécois, ce catholicisme social aboutit à la promotion d’un modèle de société fondée sur la communauté, issue du milieu et favorable aux Canadiens français, et au rejet, en revanche, du modèle dominant de modernité exogène, souvent écrasante et reposant sur une intervention accrue de l’Etat. Rencontrant peu d’obstacles, l’Eglise réussit jusqu’aux années de guerre à étendre la sphère de son action et de son influence.”

Elle ajoute : “De congrès eucharis­tiques régionaux en célébrations de la fête du Travail et d’anni­versaires d’archevêques au congrès marial de Québec de 1929, l’Eglise continue à témoigner sans cesse de sa capacité à mobili­ser les masses et à donner d’elle-même une image de grandeur et de puissance”.

Dès sa publication en 1891, l’encyclique Rerum novarum s’est imposée comme la doctrine sociale de l’Eglise à l’ère indus­trielle. Faites depuis toujours de riches et de pauvres, “comme la tête et les bras d’un seul corps”, rappelle Léon XIII, les sociétés, pour être justes, doivent s’organiser de façon à préserver la dignité de tous les hommes, frères en Dieu. A l’époque indus­trielle, cela impose aux ouvriers le devoir de refuser la lutte des classes, aux capitalistes, celui de s’interdire l’exploitation éhon­tée des ouvriers, pour tous, celui de pratiquer en Eglise la cha­rité qui comble les besoins particuliers et rend inutile la partici­pation de l’Etat à l’organisation de la solidarité sociale. Alors que, en Belgique et dans le nord de la France, les catho­liques sociaux avaient commencé à organiser la société sur la base d’associations professionnelles confessionnelles, placées sous le contrôle du clergé, avant même la parution de l’encyclique, celle-ci ne commence véritablement à pénétrer le Québec qu’au début du XXe siècle, quand une nouvelle phase de l’industrialisation rend évident le fait que la question ouvrière est là pour rester.

L’Eglise québécoise entreprend alors à son tour de bâtir l’ordre social chrétien des temps urbains et industriels. Souvent avec ceux-là mêmes qui portent déjà le projet national. Ce qui confère au catholicisme social québécois sa couleur propre, “nationaliste”.

Très vite, le père Joseph-Papin Archambault et d’autres jésuites mettent sur pied les instruments d’éducation et d’action si caractéristiques du catholicisme social : l’Association catholique de la jeunesse canadienne-française (ACJC) naît en 1903 au collège Sainte-Marie de Mont­réal et inaugure la formule des cercles d’études, appliquée par la suite dans de nombreux mouvements sociaux catholiques.

C’est encore Archambault qu’on trouve bientôt à la tête de l’Ecole sociale populaire (ESP), fondée en 1911, pour vulgariser la question sociale. La collaboration d’une foule de clercs et de laïcs permet à la maison d’édition de publier des centaines de brochures sur le logement, les coopératives, les syndicats, les législations ouvrières dans plusieurs pays, l’économie et quantité d’autres thèmes sociaux. Il fonde, en 1920, les Semaines sociales.

La formule en est vite rodée : patronage conjoint du délégué apostolique et de l’évêque du lieu, sessions de 3 à 5 jours, thème annuel choisi toujours en liaison avec les réa­lités du travail, cours du jour donnés par des spécialistes recon­nus, conférences publiques du soir et grande démonstration ouvrière une fois durant la session. Après que les évêques Bégin et Bruchési soient intervenus, les abbés Eugène Lapointe à Chicoutimi, Maxime Fortin à Québec, le laïc Alfred Charpentier à Montréal, proche du père Archambault, et d’autres prêtres à Trois-Rivières, à Hull et à Thetford créent avant la guerre les premières fédérations syndicales confessionnelles.

En 1921, leurs 110 syndicats et leurs 17.600 membres s’unissent dans la Confédération des Travailleurs Catholiques du Canada (CTCC). L’idéologie du syndicalisme national et catholique se nourrit à la fois de la lutte menée contre les Unions internationales, “neutres et socialistes”, et des principes de Rerum novarum, notamment ceux de la nécessaire concorde entre les classes et du refus de la grève, assimilée à de l’agitation socialiste. En 1961, pour le quarantième anniversaire de la Centrale catholique, le président le rappelle en ces termes : “l’invasion de la province par les Unions internationales a jeté beaucoup d’inquiétude dans les esprits et il n’y a aucun doute que les classes dirigeantes ont vu dans nos syndicats des instruments appropriés pour enrayer ce fléau”. [4]

L’idéal corporatiste

L’Eglise “condamne” donc le capitalisme “sauvage” mais craint, par-dessus tout, la puissance et la mobilisation émancipatrice de la classe ouvrière. L’encyclique Quadragesimo anno, parue en 1931, préconise le corporatisme, seule voie possible pour ramener la paix et la justice sociale.

Le corporatisme a des racines profondes qui remontent à la doctrine de Thomas d’Aquin. C’est à la fin du 19e siècle qu’il est devenu un programme concret chez ceux qui, d’abord en Europe, ont tenté d’élaborer une vision “organique” de la société. Le corporatisme imagine ainsi la société comme une sorte de corps avec des membres, chacun ayant sa fonction à jouer dans le développement harmonieux de l’ensemble. Dans la doctrine sociale de l’Eglise : les “corps intermédiaires”. Le chanoine Lionel Groulx en devient un important maître à penser. Depuis longtemps, il accuse l’industrialisation, la prolétarisation et l’urbanisation d’avoir pour conséquence le dépeuplement des campagnes et de mener directement à la déchéance nationale. Ses idées trouvent des disciples chez des étudiants de l’Université de Montréal, membres de Jeune-Canada. Ils publient Le Manifeste de la jeune génération. Un groupe de laïcs catholiques et de jésuites lance, l’année suivante, le Programme de restauration sociale qui reprend les grandes lignes de la voie corporatiste. Comme l’écrit le père Georges-Henri Lévesque en 1933 : “...Mort à cet individualisme meurtrier qu’a enfanté un libéralisme économique inhumain, qui a accumulé tant de ruines et nous a jetés dans le désarroi infini où nous nous débattons aujourd’hui”. [5]

Un Québec refermé sur lui-même, hiérarchisé, structuré sous l’autorité de l’Eglise catholique et de la bourgeoisie traditionnelle, cette société encouragerait l’agriculture, la colonisation du territoire et sauvegarderait les richesses naturelles majoritairement exploitées par les capitaux américains et canadiens-anglais.

“Contre la lutte des classes”

La hiérarchie catholique se doit de contrôler étroitement l’appareil du syndicalisme chrétien.

En effet, le Québec connaît une radicalisation des luttes sociales et ouvrières. La Confédération des Travailleurs Catholiques du Canada triple ses effectifs en 10 ans, et compte plus de 46.000 membres en 1940. Elle remporte quelques francs succès, comme, en 1934, avec l’adoption de la Loi d’extension juridique des conventions collectives. Mais leur crainte viscérale de l’agitation sociale conduit Mgr Villeneuve et l’épiscopat à exiger la soumission de la CTCC et celle des syndiqués catholiques.

En 1992, un organisme ultramontain, la Maison Ste Thérèse, présentera ainsi le problème :

“La crise de 1929 a profité au mouvement syndical quoique divisé par une "compétition" acharnée entre les "Unions internationales" et les syndicats catholiques. Les évêques ont en effet voulu développer un mouvement syndical actif, dans la ligne de l’Action catholique de Pie XI, pour que les ouvriers catholiques ne soient pas embrigadés par des syndicats apatrides dominés par les Américains et de plus en plus souvent noyautés par les communistes. Or, ce syndicalisme catholique n’a pas la puissance des unions, il doit donc faire une surenchère démagogique dans les revendications pour conquérir des adhérents et les garder. il est néanmoins “ la présence de l’Église en milieu ouvrier ”, donc la prunelle des yeux des évêques. Le conflit s’annonce inévitable avec le député trifluvien qui, dans la plus pure tradition ultramontaine, remet en cause le capitalisme libéral et le syndicalisme correspondant”.

Le député trifluvien, c‘est Maurice Duplessis, député conservateur de Trois-Rivières, un des chefs de la coalition de l’Union Nationale, portée au pouvoir par les élections provinciales d’août 1936.

“En effet, Duplessis ne tarde pas à créer un "Office des salaires raisonnables" contre l’omnipotence patronale pour garantir un salaire minimum à tous les ouvriers, syndiqués ou non, et pour limiter les grèves toujours préjudiciables aux plus pauvres. il interdit aussi "l’atelier fermé" qui oblige la minorité des ouvriers à adhérer au syndicat choisi par la majorité. Cette pratique profite en réalité aux syndicats les plus forts, c’est à dire aux unions internationales, on comprend alors que Duplessis veuille l’interdire. Mais elle protège aussi les quelques bastions des syndicats catholiques implantés avec l’aide des patrons catholiques avant la crise. [6]

En 1937, contre leurs employeurs et la police de Duplessis, les ouvriers des chantiers navals de Sorel et les ouvrières de la Dominion Textile doivent agir sans l’aide de la direction de la CTCC.

Il faudra que la centrale catholique perde 10.000 mem­bres cette année-là pour que, de nouveau et avec plus de vigueur, elle remette en question l’obligation d’harmonie sociale à tout prix à laquelle les évêques réduiraient exclusivement la doctrine sociale de l’Eglise. Une crise importante s’ensuit au sein de la centrale catholique dont l’expression la plus visible, est la démission de l’exécutif du père Maxime Fortin, aumônier général de la CTCC.

Duplessis face aux “rouges”

Au Canada, le gouvernement fédéral et celui de l’Ontario ont, dès 1931, déclaré le Parti communiste illégal. La Loi du cadenas interdit en 1937, au Québec, la propagande des communistes et autorise la fermeture forcée des lieux où ils se réunissent.

Au Québec, Papin Archambault se promeut général en chef d’une campagne sans merci.

Il organise des jour­nées anticommunistes dans différentes villes, fait imprimer par centaines à l’ESP des affiches, des tracts, des brochures anti-communistes, des conférences, des causeries radiophoniques et des sermons qui inondent le Québec. Ayant conscrit l’ACJC, les Ligues du Sacré-Coeur et la Jeunesse ouvrière catholique (JOC) naissante, il met sur pied, grâce à des subventions fédérales, un véritable service de renseignements personnels et d’espionnage et il se fait l’informateur de la police provinciale et de la Gendarmerie royale. “En ce qui touche les actions du Parti communiste au Québec, on y apprend que la “loi du cadenas” et les descentes de police qu’elle permettait ont sérieusement affecté l’organisation du parti dans la province. Il ne pouvait pratiquement plus tenir d’assemblées publiques sans intervention policière ”. relèvent Gregory S. Kealey et Reg Whitaker dans leur étude des rapports de la Gendarmerie Royale du Canada. [7] Au delà de l’implantation - très restreinte alors - de la branche québécoise du Parti Communiste du Canada, la loi du cadenas est, de fait d’abord dirigée contre le mouvement ouvrier syndical, au premier rang duquel les Unions Internationales, affiliées aux deux grandes centrales syndicales américaines, l’American Federation of Labor (AFL) et le jeune Congress for Industrial Organization (CIO). Secrétaire de la Fédération Provinciale des Travailleurs du Québec (FPTQ), affiliée à l’AFL, Gustave Francq écrit, le 16 novembre 1937, au secrétaire de celle-ci : “Nous avons affaire à une menace fasciste, politique qui semble avoir l’appui de notre gouvernement, des syndicats catholiques soutenus par l’Eglise, et par certain groupes d’employeurs.” [8]

Ce que la presse ultramontaine traduit en des termes d’une grande clarté : “Les difficultés politiques de Duplessis commencent avec l’adoption de la fameuse "loi du cadenas". À la suite des événements de la guerre d’Espagne, de la condamnation du communisme par Pie XI et des agitations révolutionnaires dans les pays de mission, les évêques réclament avec insistance des mesures à l’encontre du Parti communiste qui agite certains milieux ouvriers et universitaires, en particulier à Toronto et à Montréal. Aujourd’hui on a complètement oublié l’importance du mouvement communiste dans les années 30. Saviez-vous que 2000 canadiens s’engagèrent aux côtés des Rouges durant la guerre d’Espagne et que 14 journaux communistes en différentes langues étaient imprimés au pays ? (...)

(...) Le tenace archevêque de Montréal, Mgr Gauthier, ne cessant de lui représenter le danger, Duplessis présente alors la "loi du cadenas" qui sera votée le 17 mars 1937. Elle interdit toute publication ou distribution de littérature communiste dans la province sous peine d’emprisonnement et de fermeture des établissements. Elle sera rigoureusement appliquée avec le soutien de l’épiscopat et des étudiants catholiques qui se feront même parfois les auxiliaires de la police provinciale. Aussitôt les "progressistes" du pays hurlent au fascisme. La hiérarchie anglicane appelle à la vigilance contre Duplessis tandis que les étudiants de McGill veulent braver l’autorité du Premier ministre au nom des libertés universitaires.

Rien n’ébranle cependant la détermination du chef de l’Union nationale”.

A la recherche du “Chef”.

Par la voix du chanoine Groulx, la hiérarchie de l’Eglise catholique, soucieuse du maintien de l’ordre séculaire, s’interroge quant aux perspectives politiques, devant la montée des grèves et des manifestations : “Nous avons pourtant a notre disposition une armée magnifiques de maîtres. Ils n’attendent qu’une doctrine, une méthode, une impulsion. Qui sera ici le moteur, le suprême distributeur d’élan, de volonté ? Qui sera le chef national ? Le De Valera, le Mussolini, dont on peut discuter la politique, mais qui, en dix ans, ont refait psychologiquement une nouvelle Irlande et une nouvelle Italie, comme un Dollfuss et un Salazar sont en train de refaire une nouvelle Autriche et un nouveau Portugal ? Hélas ! mieux vaut nous l’avouer franchement : ce chef national nous ne l’avons pas. L’aurons nous jamais ?...Cet homme dont nul peuple ne peut se passer, nous le demanderons, le coeur étreint, à la Providence.” [9]

Le Devoir et l’Actualité ont repris le flambeau d’un “complot intéressé” contre l’histoire et les traditions du Québec : mis à part l’organisation d’Adrien Arcand, le Parti National Social Chrétien, il n’y aurait pas eu d’admiration pour les régimes corporatistes et fascistes d’Europe, à cette époque au Québec.

Pour autant, ce même numéro de l’Actualité, ne relève t’il pas, dans son édition du 1er mars 1997 :

“ Le gouvernement de Mussolini a tout de même assez bonne presse au Canada français à partir de 1929, année de la signature des accords du Latran, qui consacrent les droits de l’État du Vatican. On cite souvent l’Italie en exemple : le régime du Duce a réalisé de grands travaux, dit-on (comme l’assèchement des marais Pontins), et les trains sont à l’heure ! Le régime corporatiste d’António de Oliveira Salazar, au Portugal, suscite aussi de l’intérêt au Québec, car il prétend représenter l’Ordre social chrétien” proposé par l’Eglise catholique.

Pendant la guerre civile espagnole de 1936-1939, l’appui au fascisme va s’accroître au Québec, non pas tant à cause de convictions idéologiques que pour des motifs de solidarité avec les catholiques en guerre contre le communisme.

A l’église, les Canadiens français prient donc pour le succès des nationalistes et pour la défaite des républicains.

Claude Ryan, que nous avons consulté autant pour sa rigueur que pour ses souvenirs, se rappelle, comme bien d’autres, de ces allusions plutôt favorables aux régimes fascistes d’Europe : “On nous les citait parfois comme modèles. Mais c’étaient des passing remarks. Jamais on ne nous les présentait de façon détaillée ou doctrinale. En fait, on ne savait presque rien de ces régimes.” [10] Quant à Adrien Arcand qui s’active bruyamment sur le terreau de l’antisémitisme, on oublie un peu trop vite de dire qu’il fit ses toutes premières armes, en 1930, dans l’affaire dite des “Commissions scolaires juives distinctes”, et du projet de loi David, à la demande de Mgr Gauthier... qu’il fut, pendant tout un temps, un collaborateur assidu du clergé catholique, sans parler de l’encadrement de manifestations et de campagnes de boycott de mouvements consuméristes, à forte connotation xénophobe, comme “Achats chez nous”...

Et Jacques Hébert se souvient : “Au collège Ste Marie de Montréal, où la vente du Devoir est interdite, je peux acheter d’un élève, en pleine salle de récréation, le Fasciste Canadien, du parti d’Adrien Arcand. Au milieu des années 30, je me souviens que les jeunes “légionnaires” d’Arcand venaient en classe en uniforme : chemise bleue ornée d’une croix gammée sur la manche gauche.” [11]

Dans son livre sur la question des fascismes au Canada, l’historien Martin Robin le rappelle fort opportunément. Il cite Michael Brown : “Dans cette autre France réactionnaire, les Canadiens Français pouvaient légitimement chercher leurs racines. Et l’antisémitisme faisait partie intégrante de cette France qui considérait le passé avec nostalgie. Les Juifs qui devaient leur liberté, au Canada tout comme en France, à la destruction de l’ancien régime, symbolisaient l’ordre nouveau (...) Leur valeur symbolique se trouva accrue par leur identification à l’Antéchrist traditionnel supposément responsable des nombreux travers de l’Eglise.” [12]

Ce que Maurice Duplessis, “chef” de Trois-Rivières préparant, en 1943, son grand “retour aux affaires”, confirmera en “citant” un projet concocté par une “Fraternité internationale sioniste” pour financer ses adversaires du Parti Libéral, afin qu’ils appuient à la Chambre un “plan du Gouvernement” visant à faire venir 100.000 réfugiés juifs d’Europe au Québec...

Le retour de Duplessis (1944-1959)

“Nos ancêtres nous ont légué un héritage d’ignorance et de pauvreté que nous devons défendre jalousement.” Antoine Rivard, ministre des cabinets Duplessis.

Les propos te­nus par l’économiste Esdras Minville, en 1939, témoi­gnent parfaitement du caractère conscient de cette politique pratiquée à l’aide des institutions et des lois pour enrayer la force montante des villes, c’est-à-dire des masses laborieuses qui s’y trouvent concentrées : “ Nous avons exposé assez longuement dans une annexe à notre mémoire sur le syndicalisme ouvrier la gravité du problème rural dans la province de Québec. Nous considérons pour notre part, et nous savons que la plupart des éco­nomistes et sociologues qui ont étudié la situation sont de cet avis, que la désertion des campagnes et l’extrême congestionement des villes, notamment de Montréal, sont à l’origine de l’extrême instabilité économique actuelle.” [13]

Cette thèse résume toute la politique du “régime de la grande noirceur”.

Revenu aux affaires en 1944, Duplessis n’a qu’un but : casser le mouvement ouvrier, particulièrement dans son expression syndicale. La réalité est cependant plus forte que les institutions chargées de l’étouffer. Dans les vingt années qui vont de 1939 à 1959, les masses laborieuses atteignaient peu à peu un degré de concentration et d’organisation suffisant pour porter elles-mêmes leurs aspirations directement sur la scè­ne politique. Commencé à l’occasion de luttes revendicatives pour les conditions de travail et de vie, le mouvement allait bientôt s’étendre à l’ensemble des questions démocratiques et mettre en cause tout l’édifice politique hérité du XlXème siècle.

“C’est dans l’amiante que le feu a pris”

Pour Pierre-Elliott Trudeau : “En 1949, il y a eu la grève mémorable de l’amiante parce que les travailleurs industriels du Québec suffoquaient dans une société encombrée d’idéologies ina­déquates et d’institutions oppressives ; parce que l’importance pour la nation de la classe ouvrière était hors de commune mesure avec son peu de pres­tige (...) à cette époque le prolétariat québécois avait été amené, par la logique de son développe­ment, à se tailler dans la communauté une place en rapport avec son nombre et son utilité sociale(…) Il s’est trouvé que c’est dans l’amiante que le feu a pris.”

Toute analyse du choc entre les institutions politiques et la réalité, toute analyse de la “Révolution tranquille” et des mouvements politiques qui s’y sont créés doit donc partir de la classe ouvrière.

Le 13 février 1949, 5.000 mineurs déclenchent la grève à Asbestos et Thetford Mines, pour un changement en profondeur de leurs conditions de travail et de vie. Historiquement, le mouvement des mineurs marque le coup d’envoi d’une véritable rébellion de la base de la socié­té contre son sommet. Il aura de profondes répercussions à tous les niveaux, au sein même du mouvement ouvrier com­me sur la scène politique. Le gouvernement Duplessis avait en effet présenté à l’Assemblée législative en décem­bre 1948 et janvier 1949, un projet de code du travail, appelé Bill 5. Ce projet prévoyait l’interdiction des communistes dans les syndicats (mesure qui sera reprise dans le Bill 19 en 1954), interdisait l’atelier fermé et l’atelier syndical, obli­geait les organisations syndicales à fournir leurs rapports financiers, leurs listes de membres au gouvernement.

C’est contre ce projet de loi que fut déclenchée, en l’es­pace de quelques semaines, la première grande action uni­taire des organisations ouvrières au Québec. Le Bill 5 al­lait finalement être retiré.

En 1952, le Qué­bec est à nouveau le théâtre de nombreux conflits sociaux :
- à Montréal, le 1er mai, un millier d’employés du grand magasin Dupuis Frères - en majorité des femmes - ont déclenché la grève par un vote pris à une majorité de 97%. Elles réclament de 5 à 10 $ d’augmentation de leur salaire hebdomadaire, la reconnaissance syndicale, le respect de l’ancienneté… En fait, Dupuis Frères n’a jamais négocié de convention collective et la grève devient une grève de reconnaissance syndicale. Le mouvement culmine le vendredi 30 mai dans ce qui fut l’une des plus grandes manifestations ouvrières de l’époque à Montréal : 5.000 manifestants, massés au Palais du Commerce. La grève devait finalement prendre fin le 26 juillet 1952, après un renversement complet des lois patronales.
- à Louiseville, une lutte revendicative se développe dont l’ampleur atteint, sinon dépas­se, celle de l’amiante. Le 10 mars, 800 ouvriers tisserands, employés de l’Associated Textiles of Canada Ltd, membres du Syndicat national du Textile (CTCC) ont déclenché la grè­ve. Ils tiendront pendant 11 mois, jusqu’au 10 février 1953.

Le Bill 19 et la fin du régime

Au début de 1954, le gouvernement Duplessis fait adopter la loi 19. Jacques Hébert en dresse le paysage : “Puis vient l’odieuse loi 19. L’anticommunisme toujours populaire dans la province catholique et française, on peut s’attendre à ce que Duplessis exploite contre les syndicats une attitude négative, exacerbée par un clergé aux abois. Il fait préparer un projet de loi, qui sous couvert d’anticommunisme, frappe encore les ouvriers tant haïs”. Il ajoute : “La Loi 19 déclare que tout syndicat qui “tolère” au nombre de ses “organisateurs ou officiers” une ou plusieurs personnes adhérant à un “parti ou à un mouvement communiste” ne peut être considéré comme un syndicat de bonne foi. Il perd donc tout ses droits ! ”

L’universitaire Roch Denis en précise la place : “Portées par la combativité ouvrière, les deux centrales syndicales organisèrent contre les Bills 19 et 20 une mobilisation, qui, sans être victorieuse connut un large succès à travers tout le Québec. Des assemblées conjointes CTCC, FUIQ eurent lieu au début de 1954 dans les villes de Montréal, Victoriaville, Drummondville et St Jean. Une marche sur le parlement de Québec rassembla, le 24 janvier 1954, 3.000 ouvriers venus des différents coins de la Province. La défaite contre les Bills 19 et 20 avait été préparée antérieurement par la répression anti-communiste au sein des organisations ouvrières. Mais le mouvement qui rassemblait des milliers de travailleurs contre le gouvernement Duplessis gardait une indéniable portée. Et même, en dépit du refus de l’action unitaire par les dirigeants de la FPTQ, la distance qui séparait le mouvement ouvrier du gouvernement Duplessis venait de s’élargir encore dans la lutte contre les 2 projets de loi.” [14]

Maurice Duplessis, malgré ses attaques très dures contre le mouvement ouvrier et ses prétentions autonomistes québécoises, vis à vis du gouvernement fédéral canadien à Ottawa, a échoué à sauvegarder les intérêts du capitalisme canadien-français, face à l’emprise du capital étranger : “Economiquement parlant, le Canada devient un dominion américain. De 1945 à 1960, les investisseurs étrangers - américains dans leur presque totalité - augmentent de 250%. les deux tiers sont contrôlés par de grandes compagnies. Des concessions considérables sont accordées à ces grandes compagnies (le gouvernement québécois signe un bail de 20 ans avec Iron Ore), 61% du secteur minier, 75% du gaz et du pétrole sont contrôlés par des firmes américaines. [15]

L’arrivée au pouvoir du Parti Libéral va marquer l’inauguration de nouvelles méthodes pour un même objectif. L’Eglise catholique a elle aussi, et depuis longtemps, préparé le “tournant”.

En 1960, la Centrale catholique se “déconfessionnalise” au Québec et devient ainsi la Confédération des Syndicats Nationaux (CSN). Dans 4 ans, ce sera le tour en France de la CFTC... [16]



[1] Le scandale des "Orphelins de Duplessis", vit des milliers d’enfants naturels déclarés "arriérés, débiles, ou déficients" au plus grand bénéfice, fiscal et pécuniaire, de notre Sainte Mère l’Eglise. Maurice Duplessis fut un auxiliaire zélé de l’Episcopat , ne reculant devant aucune bassesse pour s’assurer l’appui décisif de la hiérarchie catholique.

[2] in Le Monde Libertaire, n°854, du 16 janvier 1992.

[3] de 1936 à 1939 et de 1944 à 1959.

[4] Jean Marchand, “La CSN a quarante ans”, Relations industrielles, vol. 16 - n°4, octobre 1961.

[5] Ce dominicain enseigna pendant plusieurs décennies les fondements du Corporatisme à l’école des sciences sociales de l’Université Laval qu’il a fondée.

[6] “Maurice Duplessis, un ultramontain en démocratie”, Maison Sainte-Thérèse, 1992.

[7] Gregory S. Kealey. et Reg Whitaker, R.C.M.P. Security Bulletins. The Depression Years, V : 1938-1939 , St.John’s, Canadian Committee on Labour History, 1997.

[8] cité par Pierre-Elliot Trudeau in “La grève de l’Amiante”.

[9] cité par Jacques Rouillard “Histoire du syndicalisme Québécois”, Boréal, Montréal, 1989.

[10] R.H.A.F., vol. 52, n° 1, été 1998.

[11] Jacques Hébert, “Duplessis, non merci !“ , Boréal, Montréal, 2000.

[12] Michael Brown, “Jew or Juif”, Jewish publication society, Philadelphia, 1986.

[13] Esdras Minville, “la Législation ouvrière et le régime social dans la province de Québec”, Ottawa.

[14] Roch Denis, “Luttes de classes et question nationale au Québec (1948-1968)”, PSI, Montréal, 1979.

[15] ”François Forgue, “Le Canada, la Couronne britannique et l’impérialisme américain” in “La Vérité”, n°620, mai 1995.

[16] Frank Georgi, “L’invention de la CFDT”, Editions de l’Atelier, Paris, 1995.


Annonces

“Secular views in bioethics” Review and Prospects

INTERNATIONAL SYMPOSIUM

Friday, September 30th 2011

Saturday, October 1st , 2011

Campus Universitat de Barcelona

Facultat de Dret de la Universitat de Barcelona

Avda. Diagonal, 684

08034-BARCELO A

Under the auspices of the Observatori de Bioetica i dret and of the Faculte de Droit, universitat de Barcelona (Prof. Maria Casado and Albert Royes)

- Registration form and support – Barcelona symposium

- Registration form and payment (at the order of Libre Pensée) send to : Libre Pensée 10/12 rue des Fossés St Jacques 75005 Paris, France

- Symposium registration + proceedings : 20 €
- Support (50 € and more)

See all the informations in English, French, Spanish, Catalan, Portugais, Neerlandais, Greek


Brèves

5 novembre 2009 - Italie : pas de crucifix dans les écoles

Nos amis de la Fédération Italienne de Libre Pensée « Giordano Bruno » nous font parvenir cette (...)

18 juin 2009 - The Dalai Lama in Paris : For the respect of the principle of Separation of Religions and the State

We have been informed that Mr Bertrand Delanoë, the Mayor of Paris, is going to grant the title (...)

30 avril 2009 - L’idée Libre - Revue de la Libre Pensée

Libre Pensée et liberté de conscience à travers le monde Numéro 284 - Mars 2009 Au sommaire de ce (...)

30 mars 2009 - Cité laïque numéro 14

Au sommaire du nouveau numéro : Le rapport du président (Henri Laberge) ; Le point sur les (...)

30 mars 2009 - Mouvement laïque québécois

Contestation des prières : la campagne de financement se poursuit Vous avez répondu en grand (...)