Le sénateur Obama et les programmes “Faith-based”

Par Philippe Besson
vendredi 5 décembre 2008
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Sénateur de l’Illinois, candidat du Parti démocrate à l’élection présidentielle de novembre 2008, M.Obama est au centre d’une vague politico-médiatique mondiale que la presse, elle-même, a baptisé « l’Obamania ». Bien évidemment, la France n’échappe pas à la règle – ce serait là une inabordable ambition – mais au contraire, dans son élan laudateur, elle sait faire preuve d’une habituelle lecture à sens unique.

Quid, par exemple, du discours prononcé le 1er juillet 2008, à Zanesville, Ohio, par le sénateur devant un centre communautaire au sujet des « programmes basés sur la foi », la « Faith-based initiative » ?

Tout à son empathie, la « classe politique » française, benoîtement relayée par les « grands medias » de notre pays, se sera saisie de la courte visite parisienne du challenger américain auprès du président de la République, M.Nicolas Sarkozy, le 25 juillet 2008 : « Barack Obama suscite énormément d’attentes sur le plan international et aux Etats-Unis. Est-ce que cette attente est fondée ? Est-ce qu’il y répondra ? Nous verrons bien », nuance Pierre Lellouche, député (UMP) de Paris. « Un événement important. Il représente un espoir », applaudit Olivier Dartigolles, porte-parole du PCF, ou encore Pierre Moscovici, qui, selon Libération, « se défend d’être tombé sous le charme », mais avoue être un « ardent supporteur du candidat démocrate. Les Etats-Unis et le monde ont besoin de changer de président ». (1)

« Yes we can » ?

Quelques jours plus tard, dans un éditorial, Serge Halimi relève : « M. Barack Obama a de l’ambition. Jusqu’où le conduira celle, légitime, de “gagner les élections” ? Ces derniers mois semblent suggérer la réponse : plus à droite. (…) assez éloigné déjà du discours progressiste du début de sa campagne, et plus loin encore de celui que ses partisans les plus idéalistes ont cru entendre. Car “Yes, we can” est également devenu : oui, nous pouvons critiquer un arrêt de la Cour suprême, pourtant fort conservatrice, qui prohibe l’exécution de violeurs non coupables d’assassinat ; oui, nous pouvons prononcer devant le lobby pro-israélien un discours qui s’aligne sur les positions les plus inflexibles du gouvernement de M. Ehoud Olmert ». (2)

Plus à droite ?

Déjà, en mars 2008, lors de la polémique sur ses relations avec le pasteur noir de Chicago, Jeremiah Wright, un commentateur relevait : « Le discours du sénateur a rempli deux de ses objectifs : il a rassuré les Blancs “évolués”, jeunes diplômés et hauts salaires conquis par son message progressiste, sans pour autant trahir la communauté afro-américaine qui se reconnaît largement dans les sermons du révérend Wright. Mais quid des “petits Blancs” peu éduqués, mal payés, frappés par le chômage et la crise immobilière, qu’effraie “l’homme noir en colère” ? Ceux-là seront décisifs pour gagner la suite des primaires et l’élection de novembre. “La question n’est pas de savoir comment on réagit à Washington et à Manhattan, souligne le républicain Joe Scarborough sur MSNBC, mais à Youngstown, Ohio ou à Scranton, Pennsylvanie. C’est là qu’est le ressentiment blanc. Et c’est là que sont les démocrates reaganiens qui ont porté Clinton et Bush deux fois à la Maison-Blanche.” » (3)

A quelques jours du 4 juillet, Independance day, le sénateur Obama a, à la suite de sa tournée internationale, entreprit de visiter l’Amé-rique profonde, ouvrière et rurale, enjeu décisif qu’il ne saurait laisser à son adversaire républicain, le sénateur de l’Arizona, John McCain.

Le discours de Zanesville, Ohio

L’Ohio, l’un des « swing states », ces états en balance très disputés en novembre…

Commençant par un trait personnel – largement dû à la nécessité de réaffirmer sa foi chrétienne et « de dissiper le malentendu sur ses relations avec les musulmans » – il lance : « Vous savez, des groupes basés sur la foi, comme East Side Community Ministry ont une importance particulière pour moi. Dans un certain sens, ils m’ont amené au service public. Ce fut un groupe catholique, nommé The Campaign for Human Development, qui m’aida à lever les fonds nécessaires au travail que j’avais engagé, il y a des années à Chicago, pour aider à se relever des quartiers dévastés par la fermeture d’une aciérie. »

Rendu prudent, il poursuit : « Je ne dis pas que les groupes “basés sur la foi” sont une alternative au gouvernement ou aux associations caritatives laïques. Et je ne dis pas qu’ils sont supérieurs dans le soutien pour aider les gens à repartir. Ce que je dis, c’est que nous devons travailler ensemble – Chrétiens et Juifs, Hindous et Musulmans, croyants et non croyants, pour nous confronter aux défis du XXIe siècle.

Maintenant, j’en connais certains qui se hérissent à l’idée même que la foi ait une place dans la sphère publique. Mais, en fait, les dirigeants des deux partis ont reconnu la valeur du partenariat entre la Maison Blanche et les groupes “faith-based”. Le Président Clinton a signé une loi qui ouvrait la porte aux groupes “basés sur la foi” pour jouer un rôle dans un certain nombre de zones sensibles, incluant l’aide au reclassement et la recherche d’emplois. Al Gore a proposé également un partenariat entre Washington et les groupes caritatifs confessionnels. Et le Président Bush est entré en fonction avec la promesse de rallier “les armées de la compassion”, créant un “Office des initiatives communautaires basées sur la foi” ».

Barack Obama annonce donc son intention d’étendre et de renforcer la Faith-based Initiative du Président Bush s’il était élu. La Faith-based Initiative est un programme qui fut établi en 2001, au début du premier mandat de George W. Bush. Il permet à des associations religieuses caritatives de gérer des fonds publics destinés à l’action sociale contre la pauvreté.

L’initiative avait suscité de vives critiques, soucieuses du respect de la séparation de l’Église et de l’État. (4)

« Je suis déçu », a déclaré Barry W. Lynn, le directeur exécutif de Americans United for the Separation of Church & State. « Cette initiative a été un échec sur toute la ligne et elle aurait du être abandonnée, pas étendue. »

Barack Obama poursuit : « J’établirais, si je suis élu, un nouveau Conseil, le “Council for Faith-Based and Neighborhood Partnerships”. Le nouveau nom reflètera un nouvel engagement. »

Bien évidemment, conscient de la place du Premier Amendement de la Constitution, il ajoute aussitôt : « Maintenant, ne vous y trompez pas, comme quelqu’un qui a eu à enseigner le droit constitutionnel, je suis fermement attaché à la séparation des Eglises et de l’Etat ».

Que cela signifie-t-il concrètement pour le candidat Obama ?

« Premièrement, si vous recevez une subvention fédérale, vous ne pourrez pas utiliser ces fonds pour faire du prosélytisme auprès de ceux que vous aidez, ni pour engager une quelconque action discriminatoire contre les ayants droit ou les employés, au nom de leur religion. Deuxièmement, les dollars fédéraux qui vont directement aux églises, temples et mosquées ne pourront être utilisés que pour des programmes laïques. Et nous nous assurerons que les dollars du contribuable vont bien aux programmes qui fonctionnent. » Pour Barry W. Lynn : « C’est impératif ».

Obama précise : « Nous allons “entraîner les entraîneurs” en donnant aux plus grandes associations basées sur la foi comme Catholic Charities et Lutheran Services et des associations bénévoles séculières comme Public/Private Ventures, le support dont ils ont besoin pour aider d’autres groupes à mettre en place d’autres programmes. Chaque lieu de culte qui veut lancer un programme et qui est prêt à respecter notre Constitution – des plus grandes congrégations et synagogues aux plus petites paroisses et mosquées de quartier – pourra avoir ainsi accès à l’information et aux soutiens nécessaires pour lancer un tel programme. » (5)

Pour Americans United, cela pose de sérieuses questions sur le niveau « d’enchevêtrement entre la religion et le gouvernement. »

Barack Obama vise à empiéter sur le vote républicain. En attirant à lui une partie des électeurs sensibles aux « valeurs » sur lesquelles s’était en grande partie basée la campagne de Bush, proches des milieux évangéliques, qui en 2004, avaient voté à 78% pour le candidat républicain. (6)

La subsidiarité

Compte tenu de sa propre expérience paroissiale et dans le domaine de l’action sociale dans les communautés – les milieux liés par une identité commune, quartier, race, croyance, bienfaisance… il est profondément marqué par le principe de subsidiarité.

« Community » renvoie à la notion d’une vie sociale définie par les groupements d’individus, créant un tissu social où le communautarisme, sans remettre en cause l’appartenance nationale autour de la Constitution et du drapeau, la complète. Nation forgée par l’État ici, tandis que la notion de communauté est aux États-Unis très puissante, exprimant la liberté individuelle face aux institutions politiques centrales, et aussi, en général, l’appartenance à une même Église.

« Community organizer », responsable d’action sociale auprès de communautés désavantagées à Chicago, son approche exprime aussi l’efficacité (« problem-solving »). Si les œuvres sont plus efficaces que l’État pour mener à bien des actions caritatives, laissons les « communautés » s’occuper d’elles-mêmes, y compris avec les bénévoles qui les entourent, en utilisant les fonds mis à disposition. Cela évite de s’en remettre aux programmes sociaux publics.

Ceci est vrai d’Obama plus encore que de McCain – même si celui-ci a aussi, bien sûr, manifesté son soutien à la Faith-based Initiative.


(1) Christophe Forcari, « L’attente des politiques français. Le candidat séduit droite et gauche sans excès » in Libération du 25 juillet 2008.

(2) Serge Halimi, « Barack Obama » in Le Monde Diplomatique, août 2008.

(3) Philippe Gélie, « L’église d’Obama » in Le Figaro, 21 mars 2008.

(4) Sur la campagne contre l’initiative « Faith-Based », voir notamment les numéros suivants de la revue laïque Church & State : « Leap of Faith » (mars 2001), « Faith-based Backlash » (avril 2001), « Kettle full of controversy » (septembre 2001), « Faith based Flimflam » (octobre 2002), « Faith Based Fiat » (janvier 2003), « Faith-Based Colson prison blues » (mars 2003), « Faith-Based Victory » (mai 2003), « Bush’s Faith-Based Revival » (mars 2004), « Iowa inmate indoctrination : On Trial » (décembre 2005), « Victory in Iowa » (juillet 2006), « Hour of decision » (février 2007), « Faith-Based Bias banned » (janvier 2008).

(5) Lire le discours notamment sur http://hotlineblog.nationaljournal.... et voir la vidéo sur http:// my.barackobama.com/page/com...

(6) Cf. John C. Green, « The Values Campaign. The Christian Right and the 2004 elections » Georgetown University Press, Washington D.C., 2006.


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