Bobbie Kirkhart : « La coopération entre groupes de libres penseurs est nécessaire et difficile »

De passage à Paris, avant de rejoindre Yaoundé pour la conférence pan-africaine pour la laïcité et la pensée libre, notre amie Bobbie Kirkhart, infatigable militante de la Libre Pensée aux Etats-Unis, l’une des animatrices des Atheists United en Californie et ancienne présidente de Atheist Alliance, a honoré les travaux de la Commission administrative nationale de la Libre Pensée de sa présence et de son active participation. La Raison porte à la connaissance de tous l’importante contribution de Bobbie.
C’est toujours un privilège d’être ici à Paris, ville la plus attrayante au monde. Je vous apporte le salut de Atheist Alliance International (AAI), de notre nouvelle présidente, Margaret Downey et de votre ami August Berkshire, vice-président et liaison internationale de notre organisation.
Lorsque je suis en France, je suis toujours vivement consciente de visiter le plus vieil allié des Etats-Unis et notre fratrie la plus proche en matière de laïcité de l’Etat. Je suis également consciente du fait que notre ancêtre philosophique commun, Thomas Paine, est mort sans respect dans nos deux pays. Cela sert à nous rappeler que dans la bataille pour la liberté de la conscience nous avons plus de martyrs que de héros.
Cette bataille nous est familière, car elle continue de nos jours. L’érosion des idéaux laïques de nos pères est la preuve que nous savons encore trop peu comment préserver ou conquérir la laïcité de l’Etat. Tout enseignant sachant que l’étudiant apprend mieux de son entourage, alors la question est de savoir « comment pouvons-nous aider à reconstruire et préserver des Etats laïques ? »
J’ai passé une grande partie de ma vie à apprendre des exemples laïques européens. En effet, j’ai un fantasme récurrent qu’un jour les carrefours des villes américaines seront ornés de missionnaires européens de la laïcité, qui prêcheront la théorie de l’évolution tout en distribuant des préservatifs.
Ma question aujourd’hui est : « Comment puis-je vous rendre service ; ai-je également quelque chose à vous enseigner ? »
Y a-t-il dans l’expérience des libres penseurs des Etats-Unis des leçons bénéfiques pour nos amis européens ?
Je crois bien qu’il y a une chose : il est impératif que les Européens cultivent une plus grande coopération parmi vos différents groupes de libre pensée. Lorsque l’Eglise catholique planifie encore une autre attaque contre la constitution séculière de l’Union européenne, les prêtres et les évêques de chaque pays avancent de concert. Les Libres Penseurs n’ont pas, ni ne désirent une telle discipline, mais il est tout de même temps que nous développions suffisamment de sérénité pour coopérer avec nos partenaires. Votre histoire récente démontre que la Libre Pensée en est bien persuadée.
Bien que nos efforts soient hésitants, nos gains difficiles, nous avons un mouvement unitaire naissant aux Etats-Unis. J’ai eu l’honneur de faire partie de plusieurs efforts de travail en commun et je pense qu’un compte rendu des succès et des échecs pourra vous être utile. Le premier effort de coopération a été la « Society of Evangelical Agnostics », fondée par mon ami Bill Young en 1975. Bill a maintenu un annuaire qu’il distribua aux membres associés. Chaque nouvel adhérent recevait une liste de toutes associations de libre pensée du pays dont Bill avait connaissance. Ce service dura 12 ans et aida les militants à se rencontrer et travailler ensemble. Elle n’a pas eu de suite lorsque la mauvaise santé de Bill l’obligea à réduire son travail pour la Libre Pensée.
Aux Etats-Unis, où tant d’athées et de libres penseurs vivent « dans le placard », par peur d’exposer leur emploi, leurs amitiés, et même parfois leur sécurité, un tel recensement d’associations était un énorme pas en avant. Dans tout environnements, au minimum, cela facilite la communication entre les groupes. Si la responsabilité de ce « bottin » avait été partagée entre plusieurs personnes, sans aucun doute il serait encore disponible et utilisé aujourd’hui.
En 1998, Marie Castle fonda une association avec l’acronyme CART (Coalition for the Advancement of Rational Thinkpad). Il s’agissait uniquement d’une liste électronique sur abonnement des « leaders », porte-parole de leurs organisations respectives. Chaque association était invitée à y afficher un communiqué de presse, donnant l’occasion aux autres d’y ajouter une signature, si elle le souhaitait. Malgré ma répugnance à citer George W. Bush, c’était “une coalition de bonnes volontés”.
Marie Castle est une personne douée, une rédactrice prolifique, et ses communiqués étaient de longues et fougueuses dénonciations des atteintes à la raison. La longueur de ces communiqués décourageait les autres groupes que Atheist Alliance – dont Marie était la dirigeante à cette époque – à ajouter leur paraphe. Et vint le découragement et, à cause de cela, une bonne idée a échoué.
En 2000, après des années d’effort, Herb Silverman a réussi à rassembler plusieurs des plus grands groupes en une association qui s’appelle « Coalition for the Community of Reason » ou CCR. Cette association s’est réunie deux fois par an pendant deux ans avec les deux plus grandes organisations, connues pour leur hostilité mutuelle, travaillant ensemble pour empêcher toute action de la part de la Coalition, sous le prétexte que cela devrait servir de discussion seulement. La charte de l’association donnait à quelconque organisation membre, le droit de veto. Cette association existe encore sur papier – ou plus précisément sur le web – mais ne s’est pas réunie depuis 2002. En novembre 2002, quatre organisations du CCR se sont rassemblées pour former un nouveau groupe : « The Secular Coalition for America » qui se consacre à l’action politique et sociale. Aux Etats-Unis, il y a une différence légale significative et la participation des organisations d’éducation populaire, dont les membres fondateurs, est limitée par la loi. Cette alliance a commencé avec l’espoir de mettre en commun les fonds pour acheter un logiciel, qui aiderait les organisations à contacter leurs adhérents pour des actions à mener pour leur information, ou comment contacter les représentants de l’Etat sur des sujets d’intérêt. Nous espérions réunir des fonds de $10,000 par an pour Capwiz (le logiciel). Notre budget est maintenant $100,000 par an et à ce jour le groupe n’a toujours pas acheté ce logiciel et n’en a plus l’intention. A la place, en septembre 2005, la Coalition a embauché le premier lobbyiste pour la laïcité de l’Etat et a ouvert un bureau dans la capitale, Washington D.C. Cette Coalition comprend maintenant sept organisations et quand nous nous réunirons le mois prochain nous considérerons deux demandes de candidature.
La Coalition fonctionne selon la règle de la majorité, mais traditionnellement les membres cèdent à l’objection d’un seul quand l’action semble nuire au groupe. Ce droit de veto librement consenti nous a bien servi jusqu’au présent ; nous verrons si cela continuera à faire ses preuve avec l’élargissement de notre association. A la suite des élections de 2004, American Humanist Association (AHA) a demandé une réunion des dirigeants de tous les groupes de libre pensée. La réponse à ce qui s’appelle maintenant the Heads Meeting (la réunion de direction) a été presque unanime. Ils ont fait venir des orateurs de groupes de pression politiques et du Congrès (aux Etats-Unis, les hommes politiques qui parlent aux groupes athées risquent de ne pas être réélus, alors ces conférences se passent sans publicité), pour l’information de tous.
L’année dernière, Atheist Alliance a accueilli tous les groupes rationalistes pour un stage de relations avec les médias, car beaucoup d’entre nous en avaient fortement besoin. Le mois prochain, la Coalition laïque nous accueillera. Jusqu’ici c’est un événement annuel, avec l’espoir qu’un autre groupe reprendra le flambeau l’année suivante. Cela renforce l’esprit de coopération et donne à chaque groupe l’occasion de reconnaître le fait que ce qui aide l’un de nos membres nous aide tous. Bien que notre situation soit loin d’être parfaite aux Etats-Unis à présent, et que les défis soient parfois différents en Europe, ces expériences peuvent nous donner des idées quand nous cherchons à établir un mouvement unitaire.
Avant tout, nous devons nous rappeler que la plupart de nos désaccords sont stratégiques, tandis que nos buts sont les mêmes. La coopération laïque a une valeur stratégique plus importante que presque toute erreur stratégique imaginable. Un effort d’unité est affaibli le plus souvent par la division que par telle erreur de stratégie. Ensuite, tandis qu’un groupe doit prendre l’initiative et demander aux autres de se joindre à ses démarches, pour une action unitaire conséquente, il faut une direction collective. Souvent une personne est le moteur d’entraînement qui fonde une action, mais quand le travail et la direction ne sont pas partagés, le mouvement échoue à long terme. Les plus grandes organisations, telles que la Libre Pensée, pensent souvent qu’elles ont moins à gagner qu’à perdre dans l’action unie. Je crois bien que les plus grandes organisations de la Secular Coalition for America vous diraient de suite qu’ils ont beaucoup gagné à leur participation dans cet effort collectif. La plus grande association de libre pensée du monde entier est une goutte d’eau dans la mer, relativement à la population générale. Nous avons tous besoin les uns des autres. Chaque mouvement peut rayonner d’avantage avec de nouveaux adhérents. La coopération qui ne menace pas la diversité donne la meilleure chance pour activer ces nouveaux venus.
Aux Etats-Unis, et j’imagine ailleurs, les adhérents adorent les actions unitaires. Toutefois, il est possible d’abuser des bonnes choses. Des adhérents peuvent penser que le mieux serait si les groupes de libre pensée, avec des structures et méthodes différentes, fusionnaient. Pourtant, en général, la fusion servirait mal ces associations et leurs membres. Une raison qui fait que l’Amérique est tellement religieuse, c’est la fragmentation des sectes religieuses à aider au développement de « niches » pour divers modes de croyance et de vie. Les Eglises, pourtant collaborent ensemble sur certains sujets et taisent les divergences quand il y a besoin de coopération.
Certes, nous avons encore du chemin à faire dans nos efforts de libérer la conscience de l’humanité, et notre marche arrière récente démontre que nous, aux Etats-Unis, avons d’avantage à apprendre que la plupart des sociétés.
Notre démarche hésitante vers un mouvement de collaboration laïque n’a produit que le début d’un bloc de libres penseurs, mais c’est un accord qui nous permet de récolter des succès pour le mouvement. Je crois fermement que si difficile que ce soit, nous devons trouver les moyens de nous unir dans l’intérêt de la majorité, et de permettre l’implantation totale des idéaux pour lesquels Thomas Paine et d’autres ont combattu pour un monde de liberté.
Bobbie KIRKHART,
Paris, le 14 janvier 2007

