Gouvernance européenne : "communautarisme" et "cléricalismes" au pouvoir

vendredi 19 décembre 2008
popularité : 100%

La déclaration de Berlin de l’Union européenne (25 mars 2007) a remis au goût du jour la question de la « gouvernance européenne ». Luis Manuel Mateus, responsable de l’association laïque portugaise « Republica & Laicidade » nous a fait parvenir une étude - initialement publiée en 2001 par le bulletin de nos amis du CAEDEL « Europe et Laïcité » - qui analyse un document-cadre de l’Union européenne, « le Livre blanc », édité le 25 juillet 2001. Luis M.Mateus est membre fondateur du Comité International de Liaison des Athées et Libres Penseurs (CILALP-ILCAF).

Le rapport courant des européens au « vécu religieux », constituerait, d’après Grace Davie, une situation très particulière : ne fréquentant plus les églises, ils resteraient, tout de même, très attachés aux « Églises institutionnelles », toujours aperçues comme des instances d’« utilité publique ».

Une « religion déléguée » ?

Cette caractéristique serait tellement expressive qu’on devrait surtout parler en Europe d’une « religion vicariale » (« vicarious religion »), une sorte de « religion déléguée », fondée sur une mémoire collective perpétuée, entre autres, par les systèmes éducatifs et les moyens d’information. Selon le même auteur, face à l’éventualité de fragmentation et de disparition de cette mémoire, l’alternative qui s’imposerait comme un des plus grands défis contemporains des sociétés européennes serait celle de la recherche d’une affirmation de « mutations saines » (« healthy mutations ») de cette mémoire religieuse et, bien sûr, un refus de toutes les autres…

À mon avis – et mon point de vue porte particulièrement sur le Portugal, où les populations immigrantes sont encore très minoritaires –, la description présentée par G. Davie est assez acceptable : 60% des Portugais continuent à se faire baptiser, marier et enterrer religieusement, mais à peine 20% fréquentent régulièrement l’église… Pourtant, deux remarques peuvent se faire à son approche de la religion en Europe contemporaine :

- Si, à côté des européens « d’origine », on envisageait aussi les populations récemment immigrées, chez qui les attachements religieux (et linguistiques) jouent souvent un rôle identitaire très puissant, probablement la situation serait substantiellement différente du modèle décrit ;

- L’interprétation du phénomène, la manière dont il est aperçu en tant que problème et l’enjeu présenté aux européens par la sociologue anglaise me semblent, au moins, contestables. En effet, la sécularisation (ne pas confondre avec « laïcisation ») qu’on constate actuellement chez les populations européennes « historiques » – et qui ne sera pas forcément un problème… – ne pourra pas se comprendre sans remar-quer l’émergence d’une conscience citoyenne « moderne » et la généralisation de conduites qui, favorisant la liberté de pensée, de conscience, d’opinion et d’expression, permettent à chaque individu, soit la non-croyance (religieuse), soit la « croyance sans appartenance » (« believing without belonging ») dont nous parle aussi G. Davie pour définir la « culture de consommation » qui serait en train de remplacer l’ancienne « culture d’obligation ».

Mais le modèle du rapport « distancié », peu participatif, des européens à la religion se reproduit aussi sur d’autres domaines et, plus précisément, à l’égard d’autres instances, y compris les institutions du pouvoir représentatif (gouvernements, parlements, partis, syndicats, etc.), situation qui commence à soulever des problèmes aux responsables communautaires européens qui, de plus en plus éloignés des populations dont ils devraient être les représentants, prennent conscience d’exercer un pouvoir très faiblement soutenu par une effective légitimité démocratique.

Dans le « Livre blanc »

« Les dirigeants politiques de toute l’Europe sont aujourd’hui confrontés à un véritable paradoxe. D’une part, les citoyens européens attendent d’eux qu’ils apportent des solutions aux grands problèmes de nos sociétés. D’autre part, ces mêmes citoyens ont de moins en moins confiance dans les institutions et la politique, ou tout simplement s’en désintéressent ». Ainsi commence le Livre Blanc de la Gouvernance, où la Commission européenne remar-que qu’« une meilleure utilisation des pouvoirs devrait rapprocher l’Union européenne de ses citoyens et renforcer l’efficacité des politiques » et se propose de faire « la réforme (…) de la manière dont l’Union européenne utilise les pouvoirs qui lui sont confiés par ses citoyens », permettant « d’ouvrir le processus d’élaboration des politiques afin qu’il se caractérise par une participation et une responsabilisation accrues ».

Mais, concrètement, comment se proposent-ils de le faire ?

Pour construire l’« Europe diverse, pluraliste et multiculturelle » qui constitue le projet de l’Union européenne (UE) en cours, la Commission européenne, parmi d’autres mesures visant le perfectionnement des rapports entre les différents niveaux politiques institutionnels (communautaires et nationaux), envisage de remplacer le « modèle linéaire des politiques décidées au sommet » par un « cercle vertueux, basé sur l’interaction, les réseaux et sur une participation à tous les niveaux de la conception à la mise en œuvre des politiques », ce qui mènera, d’une part, au renforcement des rapports institutionnels avec les différents pouvoirs locaux (régionaux, municipaux, etc.) et, d’autre part, à la promotion d’une participation plus forte d’une « société civile » qui regrouperait « les organisations syndicales et patronales (les partenaires sociaux), les organisations non gouvernementales (ONG), les associations professionnelles, les organisations caritatives, les organisations de base, les organisations qui impliquent les citoyens dans la vie locale et municipale, avec une contribution spécifique des Eglises et communautés religieuses ».

Dans une première approche, cette démarche pro « gouvernance européenne » serait apparemment intéressante – qui pourrait être en désaccord avec une participation accrue des citoyens dans n’importe quel projet politique ? Pourtant, la formule prévue et les pratiques qui nous sont déjà bien connues doivent nous mettre en garde. En effet – et je reprends la situation portugaise, croyant qu’elle ne sera pas très différente des réalités vécues ailleurs, au moins, dans les autres pays de l’Europe méridionale –, face à la solution de « gouvernance » établie par la Commission Européenne, on peut – et on doit – soulever quelques questions pertinentes :

- Il y a, parmi les partenaires adoptés par la Commission européenne en tant que « représentants de la société civile », plusieurs qui ne le sont absolument pas, si on les envisage sous les principes de la représentativité démocratique, ne constituant plus que des structures satellites de groupes politiques, d’Eglises ou de communautés religieuses – par exemple, la plupart des organisations caritatives et nombreuses organisations de base et ONG sont, à présent, sous contrôle, direct ou indirect, de l’Église catholique, rendant pra-tiquement impossible la création et le développement d’institutions similaires hors de son influence.

- La reconnaissance officielle d’une « contribution spécifique des Eglises et des communautés religieuses » au procès politique européen, ne pourra mener qu’au renforcement des influences cléricales – ou « vicariales », si on reprenait la terminologie edulcorée de G. Davie –, influences qui, d’ailleurs, malgré la sécularisation des mœurs, n’ont jamais cessé de s’exercer d’une façon très forte dans la vie civile.

Corporatisme et « corps intermédiaires »

Mais on peut aller encore plus au fond dans l’analyse du Livre Blanc de la Gouvernance – un document qui, en plus, prétend dresser des principes structurants de l’Union européenne en vue d’une future (mais assez proche) Constitution européenne – et faire remarquer que :

- Aucune mesure n’y est prévue pour accroître l’exercice effectif d’une « citoyenneté sans appartenance », telle qu’on la conçoit en démocratie et, juste au contraire, ce qui est toujours sous-jacent à la solution envisagée est que la participation civique doit s’exercer à travers le relais des associations – des « groupes d’appartenance » – qui, en tant qu’« acteurs de la société civile organisée » joueraient « le rôle de médiateurs entre les pouvoirs publics et les citoyens ».

- Cette conception s’inscrit de façon très claire dans la stratégie de la reconnaissance et du renforcement des régionalismes et de toutes sortes de particularismes, chemin qui ne pourra aboutir qu’àl’établissement d’une organi-sation communautariste, « corporatiste » (au sens politique du terme) ou même « lobbyiste », de la société européenne.

L’« Europe des citoyens » ne sera sûrement pas celle des « appartenances », des communautarismes, des régionalismes ou des cléricalismes. La reconnaissance de droits spécifiques à des groupes (ethniques, confessionnels ou autres), l’affirmation de particularismes, la promotion de spécificités au-dessus ou à côté de valeurs universellement partageables ne façonnera jamais un support stable pour une société ; le droit (légitime) à la différence ne doit jamais mener à des différences de droit, sous peine de mener à la situation « classique » du « tous égaux, mais quelques-uns plus égaux que les autres »…

A Bruxelles, on cherche « une âme pour l’Europe » – la « mutation saine » de la religion européenne ? – en même temps qu’on vise à installer un modèle de « gouvernance » de l’Union européenne assez problématique… quand ce qui manquerait en ce moment au « projet européen » serait plutôt un « espace commun » édifié sur des normes et des valeurs partageables et unificatrices – lire : universellement acceptables –, un espace conçu, fondé et construit sur les grands principes la Citoyenneté et de la Laïcité.

Luis Manuel MATEUS (Braga, 30/11/01) Les intertitres sont de La Raison.

Paru dans le n° 522 de La Raison juin 2007


Annonces

“Secular views in bioethics” Review and Prospects

INTERNATIONAL SYMPOSIUM

Friday, September 30th 2011

Saturday, October 1st , 2011

Campus Universitat de Barcelona

Facultat de Dret de la Universitat de Barcelona

Avda. Diagonal, 684

08034-BARCELO A

Under the auspices of the Observatori de Bioetica i dret and of the Faculte de Droit, universitat de Barcelona (Prof. Maria Casado and Albert Royes)

- Registration form and support – Barcelona symposium

- Registration form and payment (at the order of Libre Pensée) send to : Libre Pensée 10/12 rue des Fossés St Jacques 75005 Paris, France

- Symposium registration + proceedings : 20 €
- Support (50 € and more)

See all the informations in English, French, Spanish, Catalan, Portugais, Neerlandais, Greek


Brèves

5 novembre 2009 - Italie : pas de crucifix dans les écoles

Nos amis de la Fédération Italienne de Libre Pensée « Giordano Bruno » nous font parvenir cette (...)

18 juin 2009 - The Dalai Lama in Paris : For the respect of the principle of Separation of Religions and the State

We have been informed that Mr Bertrand Delanoë, the Mayor of Paris, is going to grant the title (...)

30 avril 2009 - L’idée Libre - Revue de la Libre Pensée

Libre Pensée et liberté de conscience à travers le monde Numéro 284 - Mars 2009 Au sommaire de ce (...)

30 mars 2009 - Cité laïque numéro 14

Au sommaire du nouveau numéro : Le rapport du président (Henri Laberge) ; Le point sur les (...)

30 mars 2009 - Mouvement laïque québécois

Contestation des prières : la campagne de financement se poursuit Vous avez répondu en grand (...)