Des Lumières à la loi de 1905

Jacques Lafouge - Humaniste et libre penseur en France
lundi 5 mars 2007
par  cilalp_france
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L’esprit français a toujours balancé entre le cœur et la raison. Notre littérature en est un excellent exemple époque après époque. A peine avons nous pensé à Rabelais que Montaigne vient s’imposer à nous comme si la démesure de l’un devait trouver sa contre-partie naturelle chez l’autre. L’un, Rabelais, nous parle du cœur avec son expression truculente, imagée, ses énormités mais surtout son sens aigu de l’Homme, l’autre Montaigne nous parle de la raison, de ses observations, de ses doutes, de quelques certitudes mais aussi de son sens aigu de l’Homme. Chacun, à sa manière, nous amène, par des chemins différents, à réfléchir sur la même réalité. Le cœur et la raison, nous les retrouvons quasi indissolublement liés tout au long de notre histoire littéraire. Pour comprendre le mode de fonctionnement des Français, comme on dit aujourd’hui, il faut savoir qu’à Descartes répond Pascal, qu’à Corneille répond Racine, qu’à Voltaire répond Rousseau. Ceux qui n’ont pas compris que nous n’avons ni le pragmatisme des anglosaxons, ni la rigueur méthodique des germaniques ne peuvent comprendre un certain nombre de nos réactions. Un jour un roi convoque les Etats Généraux pour quelques réformettes qui lui procureraient quelques menues monnaies. C’est la Raison. Les Etats Généraux, eux, sont venus pour parler de Liberté, d’Egalité, de Fraternité. C’est le Cœur. On ne s’entendra pas. Le roi y perdra sa tête. Le Cœur et la Raison cette fois ne s’étaient pas entendus. Et pourtant, si la raison du roi avait compris le cœur du Peuple, nous aurions, peut-être, encore un roi, ou peut-être pas.

Paul Hazard écrit : « La hiérarchie, la discipline, l’ordre que l’autorité se charge d’assurer, voilà ce qu’aimaient les hommes du XVIIe siècle. Les contraintes, l’autorité, les dogmes, voilà ce que détestaient les hommes du XVIIIe siècle, leurs successeurs immédiats ». Ceci est à la fois vrai et faux. Il n’y a pas eu de saut brusque d’une génération à l’autre. Il y a eu des événements que le Peuple, ou ses éléments les plus éclairés, n’a pas supporté et qui l’ont amené à la conclusion, informulée toutefois, que les choses devaient changer et ce d’autant que le sentiment naissait de ce que les guerres, les privilèges de l’aristocratie, les entraves à la liberté du commerce étaient autant d’entraves au progrès.

Si on recherche le fait générateur à ce désir de changement, on le trouvera probablement dans la révocation de l’Edit de Nantes. Le bon roi, Henri le quatrième, qui n’était peut-être pas bon mais qui par contre était très intelligent, avait bien compris que la prospérité de ses royaumes résidait dans la paix et que la paix résidait dans la tolérance et que les questions de religion devaient rester dans le domaine du privé. Les protestants s’en satisfaisaient. En leur ôtant leur liberté de culte et en leur imposant la conversion au catholicisme, on en fit partir un grand nombre certes, mais de façon bien plus déterminante on provoqua une contestation féroce de la part de ceux dont la foi religieuse quelle qu’elle soit était vacillante. Si bien que l’Edit de Nantes étant révoqué en 1685. Dès 1687 Fontenelle écrit dans son Histoire des Oracles que la religion est une mystification organisée par les prêtres et les politiques à leur profit. Compte tenu de l’époque, il faut mesurer les risques encourus. Pour bien moins le chevalier de la Barre ne fut-il pas torturé et exécuté peu avant la Révolution ?

La genèse de la loi de 1905 s’inscrit dans un vaste projet de changement de société. On va donc voir naître un mouvement de pensée représenté par toute une série d’écrivains qui vont remettre en cause le type de société dans laquelle ils vivent. Ils vont écrire, parler protester, ce sont les premiers activistes. Ils font leur les paroles des Anciens, Socrate : « Connais-toi toi même » ou « Je sais que je ne sais rien », Térence : « Je suis homme et je pense que rien d’humain ne m’est étranger », Lucrèce : « La religion enfanta des actes impies et criminels ». On va imaginer le meilleur des mondes possibles, retrouver une Antiquité supposée parfaite, on va penser à des utopies philosophiques que reprendront plus tard l’école des socialistes utopiques français, sans succès d’ailleurs. Tout ceci repose sur une idée force : le bonheur est possible, terrestre et immédiat. C’est ce que Saint Just exprimera plus tard : « Le bonheur est une idée neuve en Europe ».

Mirabeau ajoutera à la même époque : « L’ignorance, l’oubli ou le mépris des Droits de l’Homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements ».

On ne peut citer tous ces auteurs : Fénelon, Pierre Bayle, Fontenelle, Condorcet, Diderot, Voltaire, Rousseau et même Sade, et les autres. Ce qui amène à la Liberté c’est la Raison. Elle est le moteur du Progrès. On a vu à quels excès menaient la révélation et ses interprétations perverses. On a vu brûler Michel Servet, Giordano Bruno, se rétracter Galilée, on verra rouer La Barre. Où est la vérité, où est l’humanité ? Il faut se laisser éclairer. L’autre ne peut-il avoir raison ? Le doute construit beaucoup plus que le fanatisme et la superstition. Ces principes vont éclairer tous les domaines de la vie sociale.

La vie politique d’abord. La France vivait depuis des siècles sous le régime de la monarchie absolue ou plus exactement qui était devenue de plus en plus absolue. Jusqu’à Louis XIII le roi était le dernier recours du peuple contre les abus de la noblesse ou du clergé mais en même temps ses pouvoirs étaient limités par toute une série de contre pouvoirs qui allaient de la résistance des parlements, quand cela était nécessaire, aux coutumes locales qu’il était difficile de transgresser. Tout changea avec Louis XIV. La monarchie, d’absolue devint despotique, et ce au moment même où le mouvement des idées tendait à remettre en cause les anciens schémas. L’exemple venait d’Angleterre. Devenant constitutionnelle la monarchie voyait ses prérogatives réduites par la loi au profit du parlement, de même que se produisait la séparation des pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire. L’Angleterre devient une source d’inspiration. Montesquieu et Voltaire y séjournent, Diderot et d’Alembert s’inspirent de la Cyclopaedia de Chambers pour concevoir l’Encyclopédie.

Ce qui naît c’est un besoin de plus de justice et de liberté qui reposera sur un système garantissant les libertés civiles. Diderot l’exprimera en deux phrases : « La puissance qui s’acquiert par la violence n’est qu’une usurpation », en d’autres termes on ne peut reconnaître d’autorité légitime que consentie par les citoyens eux-mêmes dans le cadre d’un pacte social, et : « Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres ». Il ira encore plus loin dans ce qu’il écrit à Catherine II de Russie : « Il n’y a point de vrai souverain que la nation. Il ne peut y avoir de vrai législateur que le peuple. Il est rare qu’un peuple se soumette sincèrement à des lois qu’on lui impose. Il les aimera, les respectera, il y obéira, il les défendra comme son propre ouvrage, s’il en est lui-même l’auteur. Ce ne sont plus les volontés arbitraires d’un seul ; ce sont celles d’un nombre d’hommes qui ont consulté entre eux sur leur bonheur et leur sécurité ». Voltaire ajoutera : « Nous sommes tous également hommes, mais non membres égaux de la société ». L’idée de la République était donc dans l’air pour certains comme Rousseau ou Diderot ou sous forme d’une monarchie constitutionnelle pour Montesquieu ou Voltaire.

Toutefois le pouvoir veillait afin d’exercer sur les idées une surveillance efficace. L’état entretenait « une armée de censeurs stipendiés » dont neuf pour la seule Encyclopédie. Celle-ci fut brûlée en place publique et l’Esprit des Lois de Montesquieu mis à l’index. Ce que Beaumarchais faisait dire à Figaro : « Pourvu qu’on ne parle ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, on peut tout publier librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs ».

Or dans le même temps se produisait la seconde révolution industrielle qui vit le développement de ce qu’on appelait à l’époque les fabriques, qui vont multiplier les produits offerts donc multiplier les consommateurs potentiels, dans le même temps que va se produire un immense déplacement de population, de prolétarisation des campagnes vers les villes, prolétaires dont il faudra aussi faire des consommateurs. Si on dénonce la misère du peuple et les injustices on reconnaît la valeur du travail, ce qui amène tout naturellement à réclamer l’abolition des privilèges attribués à la noblesse et au clergé. Rousseau dit à ce sujet : « Tous veulent que les conditions soient égales pour tous, et la justice n’est que cette égalité ». On sera néanmoins moins nets au sujet de la traite nègrière. L’Encyclopédie condamne sans appel : « un négoce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles, et tous les droits de la nature humaine », « que les colonies européennes soient plutôt détruites, que de faire tant de malheureux », « c’est aller contre les droits des gens et contre la nature que de croire que la religion chrétienne donne à ceux qui la professent le droit de réduire en servitude ceux qui ne la professent pas ». Observons à ce sujet que les ordres religieux, tels les Jésuites, étaient grands consommateurs d’esclaves et que la conversion de l’esclave au catholicisme n’en faisait pas pour autant un homme libre.

Mais au-delà de la lutte contre l’absolutisme royal et contre les entraves au développement économique empêchant la marche du progrès, c’est contre le fanatisme et la domination du clergé que les attaques sont les plus violentes et en cela tous les auteurs des Lumières convergent. Ils s’en prennent avec virulence aux dogmes incompatibles avec la Raison, aux rites puisqu’ils finissent par déchirer les hommes, au clergé plus soucieux de pouvoir temporel que de religion. Helvétius écrira : « Qu’on jette les yeux sur le nord, le midi, l’orient et l’occident du monde, partout on voit le couteau sacré de la religion levé sur le sein des femmes, des enfants, des vieillards ; et la terre fumante du sang des victimes immolées aux faux dieux ou à l’être suprême, n’offrir de toutes parts que le vaste, le dégoûtant et l’horrible charnier de l’intolérance ». Voltaire ajoutera quant à lui dans sa prière à dieu : « Tu ne nous a pas donné un cœur pour nous haïr ni des mains pour nous égorger ».

Il en découlera tout naturellement une évolution des esprits vers une sorte de déisme panthéiste pour lequel dieu est partout présent dans la nature ceci sans révélation ou bien vers l’athéisme. Dieu est déboulonné de son piédestal de fanatisme et d’intolérance et devient un objet philosophique. Ces abus des religions, Diderot y proposera un remède dans son discours d’un philosophe à un roi : « Vous avez, me dites-vous, des philosophes et des prêtres ; des philosophes qui sont pauvres et peu redoutables, des prêtres très riches et très dangereux. Vous ne vous souciez pas trop d’enrichir vos philosophes, parce que la richesse nuit à la philosophie, mais votre dessein serait de les garder ; et vous désireriez fort d’appauvrir vos prêtres et de vous en débarrasser. Vous vous en débarrasserez sûrement et avec eux de tous mensonges dont ils infectent votre nation, en les appauvrissant ; car appauvris, bientôt ils seront avilis, et qui est-ce qui voudra entrer dans un état où il n’y aura ni honneur à acquérir ni fortune à faire ».

On voit bien qu’Emile Combes n’inventera rien lorsqu’il confisquera les biens du clergé. Je crois que c’est à partir de là qu’a été formulé clairement le principe de laïcité : séparation des Eglises et de l’Etat accompagnée de la liberté absolue de conscience et de culte. La loi doit toujours rester au-dessus de la foi, pour cela il faut éduquer les hommes et promouvoir l’esprit critique et l’exercice de la Raison. Pour cela il faut développer l’éducation.

D’Alembert dit : « Le genre humain doit gagner à s’instruire » ; et Diderot ajoute : « L’ignorance est le partage de l’esclave et du sauvage. L’instruction donne à l’homme de la dignité et l’esclave ne tarde pas à sentir qu’il n’est pas né pour la servitude ». On reconnaîtra au passage une phraséologie qui sera celle de la Révolution : sortir de l’oppression et de l’esclavage, briser ses chaînes, qui finalement donnera la symbolique du bonnet phrygien. C’est à Condorcet que revient l’honneur en 1792 de préconiser dans son Mémoire sur l’instruction publique présenté à l’Assemblée législative une Ecole publique indépendante du pouvoir religieux, ce que reprendra un siècle plus tard Jules Ferry. Condorcet prévoit également que les filles devront recevoir la même éducation que les garçons, précision novatrice car les philosophes des Lumières n’avaient pas cru bon de demander pour les citoyennes les mêmes droits politiques que pour les citoyens.

La Révolution commença la mise en application des principes énoncés par les Lumières. Le décret du 3 Ventôse An III disposait que la République ne salarie aucun culte. La Loi du 7 Vendémiaire An IV prohibait les manifestations extérieures de la religion. Le Directoire décidait de ne fournir aucun local pour l’exercice d’un culte ni de loger aucun ministre de ces mêmes cultes.

Et ensuite ?

Et ensuite alors que tout avait si bien commencé dans l’énonciation des principes vint un siècle de tristesse. Napoléon Ier, le liberticide, d’abord qui commença par rétablir la censure, ce que font tous les dictateurs lorsqu’ils arrivent au pouvoir, créa une nouvelle noblesse et signa un concordat avec le Vatican. Ce n’était rien à côté de la Restauration. Louis XVIII, Charles X et la noblesse revenue de l’exil, qui n’avaient appris ni rien oublié, firent régner la Terreur blanche et tinrent les Lumières pour responsables de la Révolution. Toutefois les souffrances endurées permirent l’apparition d’un esprit de résistance. Malgré la censure et la police les Républicains qui feront 1848 se nourrissent des Lumières.

La IIe République à la vie si courte recherchera le bien du Peuple et sera violemment anticléricale.

Napoléon III le petit chaussera les bottes de son oncle, s’apercevra un peu tard qu’elles lui faisaient mal et disparaîtra dans la débâcle de 1870. La Commune au cours de sa vie si courte tentera en vain de reprendre le flambeau des Lumières mais elle aura néanmoins le temps de décider de nouveau de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il faudra attendre que la IIIe République, d’abord surnommée la gueuse par les cléricaux, s’affermisse pour qu’enfin naisse la loi du 9 décembre 1905, garante de la liberté et de la tranquillité publique.

C’est dire qu’en 1905 l’union du Cœur et de la Raison a enfin été célébrée.


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