Séparer l’Eglise de l’Etat au Luxembourg

Interview de Manuel Huss par Fiona Lorenz (hpd)
lundi 14 juin 2010
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LUXEMBOURG. (hpd) Au Luxembourg, plusieurs initiatives laïques se sont associées afin de lancer une pétition pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Un des initiateurs de trennung.lu, Manuel Huss, explique dans une interview accordée au hpd pourquoi la séparation de l’Eglise et de l’Etat est retardée depuis si longtemps et raconte le succès déjà remporté par la pétition lancée le 11 mai 2010.

hpd [1] : Y a-t-il une raison particulière de lancer une pétition [2] pour la séparation de l’Etat et de l’Eglise au Luxembourg précisément maintenant ?

Manuel Huss : La question "pourquoi justement maintenant ?" semble être assez appréciée, alors qu’en l’occurrence ce devrait bien être plutôt "pourquoi seulement maintenant ?". Il y a bien sûr de très bons arguments de principe pour la séparation de l’Église et de l’État, mais certains facteurs conjoncturels s’y sont ajoutés au cours des derniers mois.

La Constitution luxembourgeoise stipule en son article 20 que nul ne peut être contraint de soutenir une religion de quelque façon que ce soit. Malheureusement, la même Constitution règle pourtant le financement de l’Église par l’État. Dans la pratique, cela signifie que chaque contribuable, qu’il soit ou non croyant, qu’il soit membre d’une communauté religieuse ou non, ou qu’il soit ou non d’accord avec la politique de l’Eglise, doit payer pour les communautés religieuses. On ne peut débarrasser le monde de cette injustice, qui porte atteinte à la liberté de conscience, que par la séparation financière de l’Église et de l’État.

Outre la raison fondée sur ces principes, l’Eglise s’est elle-même chargée de trouver des arguments supplémentaires ces derniers mois. Le premier d’entre eux est bien sûr la couverture des actes de pédophilie, question dans laquelle le Luxembourg n’est certainement pas isolé. Le rôle douteux de l’Eglise dans le débat sur l’euthanasie (2008) en fait aussi partie. L’Eglise catholique est aujourd’hui - pour employer un euphémisme - une organisation controversée. Que l’Etat ne doive pas subventionner ni privilégier une telle association devrait donc en fait aller de soi. Ensuite, la crise économique et financière est un nouvel aspect. Dans un contexte où il faut maintenant réduire les dépenses partout, il n’y a qu’un seul domaine qui semble échapper aux plans d’économie budgétaire du gouvernement : le financement des communautés religieuses. Cela suscite l’incompréhension de beaucoup de citoyens, d’autant plus que l’Eglise est richissime et pourrait se financer elle-même sans rien de plus.

Pour résumer, on peut dire que la raison particulière, c’est tout simplement que la séparation de l’Eglise et de l’Etat au Luxembourg n’a que trop été retardée.

hpd : Quelle est la situation au Luxembourg, c’est-à-dire dans quelle mesure l’Église est-elle subventionné par l’État ?

M. H. : Répondre en détail à cette question dépasserait certainement le cadre de cette interview, c’est pourquoi je ne peux donner ici qu’un aperçu des principales sources de subvention. L’association "Liberté de Conscience". [3] (Libco) essaie depuis des années de déterminer la somme totale concernée par le financement des religions. Mais celui-ci est règlementé de façon tellement opaque qu’en avoir une vision exacte est chose impossible. Les estimations actuelles de Libco tournent autour de 80 + X millions d’euros par an. Dans cette addition sont compris les traitements des clercs, leur formation et leurs pensions, les traitements des professeurs de religion de l’école élémentaire, tout comme le financement des fabriques de l’Église [4] par les communes. Il faut compter avec cela les subventions à hauteur de plusieurs millions pour les écoles privées, hôpitaux, etc. catholiques, ainsi que par exemple l’aide à la presse pour le plus grand quotidien luxembourgeois (das Luxemburger Wort), qui appartient au diocèse et qui par conséquent étouffe sous la devise "pour la vérité et le droit" toute critique de l’Eglise ou de la religion.

hpd : Quel soutien trouvent la religion et l’Eglise dans l’ensemble auprès de la population luxembourgeoise ?

M. H. : L’Eglise au Luxembourg joue un rôle semblable à celui de la forteresse de la ville de Luxembourg. Celle-ci a perdu depuis longtemps son rôle premier de rempart militaire, mais sert cependant d’attraction touristique. L’Eglise aussi a perdu son rôle originel de guide moral, mais elle continue de jouir d’une grande popularité pour ses traditions et ses cérémonies.

Une grande majorité des Luxembourgeois s’est prononcée, malgré la résistance déterminée de l’Eglise, pour une dépénalisation de l’euthanasie. [5] Le nombre de ceux qui vont régulièrement à l’église se situe autour de 5%. Malgré cela, la majorité des parents continue d’envoyer ses enfants en cours de religion et en matière de cérémonies l’Eglise dispose d’un monopole. Les jours de fête chrétiens sont aussi très appréciés. La question à laquelle nous sommes le plus souvent confrontés pour le moment, c’est si la séparation de l’Eglise et de l’Etat signifierait aussi l’abolition des jours de fête.

Si l’on met de côté sa fonction de prestataire de service pour les cérémonies, l’intérêt des Luxembourgeois pour la religion est tout de même assez limité, mais ils sont également peu nombreux à se passionner pour la critique de la religion.

hpd : Combien ont signé votre pétition jusqu’à présent ?

M. H. : Nous avons lancé la pétition le 11 mai. Trois jours plus tard nous avions reccueilli 1000 signatures. Après tout juste dix jours, nous en avions déjà 3000. Entre-temps, nous avons dépassé les 3600, et il ne faut pas oublier que ces signatures ont été récoltées exclusivement par internet. Comme la version papier circule beaucoup plus lentement, il est très difficile pour le moment d’estimer combien de Luxembourgeois se sont depuis lors ralliés à cette initiative. Mais les 3600 signatures en deux semaines nous permettent d’espérer que l’on puisse en obtenir encore davantage.

hpd : Quelle publicité a reçu par ailleurs votre revendication ?

M. H. : L’écho qu’en donnent les médias est parfois tout à fait correct. L’information sur notre pétition a certes été plutôt brève pour la plupart, mais l’initiative a été mentionnée dans presque tous les médias luxembourgeois (à l’exception évidemment du Luxemburger Wort). Dans les réseaux sociaux aussi nous sommes en bonne position. Sur Facebook plus de 3000 Luxembourgeois se sont déjà associés à notre affaire. Une enquête représentative avait montré en 2009 que 60% des Luxembourgeois sont favorables à une séparation de l’Eglise et de l’Etat (contre seulement 18% de rejet). Il n’est donc pas du tout surprenant que notre initiative ait du succès.

Le problème se situe bien plus dans le fait que notre revendication n’est pas à l’ordre du jour dans l’agenda des partis politiques. Avec un CSV (Parti populaire social-chrétien) au gouvernement, qui détient 26 sièges sur 60 au Parlement, et les autres partis, qui sont certes plutôt favorables à une séparation, mais qui ont pour l’instant de tout autres priorités politiques, une avancée par la voie institutionnelle semble momentanément plutôt peu probable. C’est pour cette raison que nous avons besoin de susciter l’émergence d’un mouvement laïque de citoyens, afin d’exercer ainsi la pression nécessaire dans la sphère politique.

Mais c’est plus facile à dire qu’à faire, car le fait que nous ayons beaucoup de Luxembourgeois sur notre page internet ne signifie pas pour autant qu’ils veuillent aussi tous prendre publiquement position pour cette initiative. Plus d’un tiers environ des signataires ont jusqu’à présent préféré signer la pétition de façon anonyme. Beaucoup de Luxembourgeois semblent avoir tout simplement peur de subir un préjudice social, professionnel ou autre s’ils critiquent ouvertement l’Eglise.

hpd : Que comptez-vous faire avec la pétition, comment voulez-vous l’utiliser ?

M. H. : De toute façon nous voulons soumettre la pétition au Parlement. Nous n’avons pas encore décidé à quel moment nous le ferons. Mais notre premier objectif est d’éclairer les Luxembourgeois sur l’injustice cléricale au Luxembourg et d’introduire la séparation de l’Eglise et de l’Etat dans l’agenda politique.

hpd : Qui êtes-"vous", qui se trouve derrière la pétition ?

M. H. : "Nous" c’est d’abord Sokrates.lu. [6] Il s’agit d’une initiative sur internet, que j’ai fondée avec deux autres étudiants en politologie il y a environ trois ans, pour susciter des débats contradictoires avant tout sur des sujets tabous au Luxembourg. Par exemple, l’année dernière nous avons initié avec "Liberté de Conscience" la campagne de sortie [7] "Fraiheet.lu" [8], qui fait pas mal de bruit. Depuis lors, 1700 Luxembourgeois ont fait leurs adieux à l’Eglise sur notre initiative. Pour la pétition, Liberté de Conscience se trouve de nouveau à nos côtés depuis le début. Entre-temps cinq autres organisations se sont jointes à nous. Il s’agit, à côté de l’organisation d’étudiants UNEL, des organisations de jeunesse des partis, concrètement : la Jeunesse Verte, les Jeunes Socialistes, les Jeunes Démocrates, la Jeune Gauche. Grâce à elles nous espérons pouvoir faire monter la pression sur les partis politiques. Mais nous nous réjouissons aussi beaucoup du fait que des politiciens importants se sont déclarés prêts à soutenir publiquement notre pétition à titre individuel.

hpd : Merci beaucoup pour l’entretien.


[1] Humanistischer Pressedienst : http://hpd.de. Pour lire l’interview en Allemand : http://hpd.de/node/9608

[2] Voir : http://trennung.wollt.net/fr/node/4... ? Seuls les Luxembourgeois sont invités à la signer

[3] http://libco.lu/

[4] Par ce terme, au Luxembourg, on entend l’ensemble des coûts de fonctionnement, d’entretien, de rénovation, etc. des infrastructures liées à l’Eglise catholique. Tout cela est financé par les communes. Les "Kirchenfabriken" coûtent au Luxembourg environ et en moyenne entre 10 et 20 millions € par an, cela dépend par exemple du nombre et de la dimension des rénovations à faire. » (Manuel Huss)

[5] Voir : http://hpd.de/node/3909

[6] http://sokrates.lu/

[7] Dans les pays concordataires, l’Etat considère les individus comme membres de communautés religieuses reconnues par lui (catholiques, protestants, juifs, etc.), ce qui peut impliquer le paiement d’un impôt à une Eglise, comme en Allemagne. D’où la nécessité d’en "sortir" en notifiant sa volonté à l’Église. En France, où il n’y a pas d’Église reconnue (sauf en Alsace-Moselle !), on parle de "débaptisation".

[8] http://fraiheet.lu/


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